Overblog
Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
15 février 2015 7 15 /02 /février /2015 15:33
Published by René Mancho
commenter cet article
6 août 2010 5 06 /08 /août /2010 00:00


INTRODUCTION


C’est fini.

La rade de Mers el Kebir défile sous mes yeux.

Je suis sur un porte-avions « Le Lafayette », c’est son dernier voyage, il va être désarmé et comme pour se venger, il m’arrache à mes racines.

Cela fait trois semaines que je résiste, trois semaines que le « PLAN SIMOUN » a été déclenché :


« Tout jeune, âgé de dix huit à vingt cinq ans, sursitaire ou pas, doit rejoindre l’armée. »

Je viens d’avoir vingt ans, je suis instituteur dans le bled, je ne me sens pas concerné.

« Part René, c’est foutu, dans quelques jours tu vas être déserteur, tu es déjà considéré comme insoumis. »

Ma mère, mon frère, ma sœur tous me tombent dessus.

J’ai cédé et je suis sur le pont de ce monstre d’acier.

Ce triste 21 juin 1962 le soleil plombe mais tout est flou, mes yeux s’embrument, les larmes coulent et je ne peux pas lutter.

A travers les brumes de ma vue, la-bas Oran n’est plus qu’une tache floue.

Oran, Oran de ma jeunesse…..

 

 

Published by r.mancho@wanadoo.fr - dans oran1954
commenter cet article
5 août 2010 4 05 /08 /août /2010 00:00

 

RUE DES ARRIERES BOUTIQUES

Rue Élisée Reclus coté boucherie chevaline

 

Si certains mots vous échappent consultez le LEXIQUE en fin de blog


De dix à treize ans que de belles années, pures, franches, libres, pas encore polluées par des phantasmes sexuels, des besoins d’argent, des rêves d’adultes.….

Maman et ma sœur travaillent, mon frère est loin.

Tout l’été, de sept heures du matin à dix huit heures le soir, aucune entrave, une totale liberté.
Et la rue.
Ma rue, la rue Élisée Reclus.
Où plutôt la portion de rue, celle qui est coincée entre la rue du citoyen Bézy et la rue Floréal Mathieu.
Avec à un bout, coté impair, une boucherie chevaline dont la façade est d’un rouge criard à faire peur et où trône, au centre du fronton, une énorme tête de cheval dorée, parfaite dans le moindre détail, ce qui laisse supposer, quand le rideau est tiré, que le reste de l’animal est à l’intérieur du magasin.
Et il y est bien, mais dépecé en énormes quartiers qui pendent à des crochets argentés.
A l’autre bout, angle rue Citoyen Bézy, un magasin de pièces détachées et accessoires automobiles.

Après la boucherie un atelier de rectification, pour nous gamins c’est un grand mystère que cette rectification, de grosses machines vertes et huileuses taillent dans des pièces métalliques des tortillons d’acier qui finissent à la poubelle et font le bonheur de notre esprit créatif.

Puis l’échoppe d’un horloger, cet ancien mécanicien de la marine a posé là son sac par le plus grand des hasards et s’est reconverti dans le réglage des aiguilles, des ressorts et des engrenages des montres duquartier.

La loupe qu’il arbore, toujours rivée sur son oeil droit, lui donne un air d’extra terrestre qui nous fascine et nous inquiète quelque peu.

Quelques pas plus loin, tous les samedis, l’église adventiste attire une foule de gens qui viennent chanter à tue tête pour que Jésus revienne. Leurs chants inondent toute la rue, mais leur ferveur, aussi forte soit-elle, ne semble pas avoir d’échos et Jésus se fait toujours attendre.

Enfin l’atelier de réparation des pompes diesel. Les agriculteurs de toute la région connaissent bien l’adresse du père Fuentes, qui redonne vie à des engins bien mal en point. Ce Jésus de la pompe n’est pas notre ami, il aime trop le diesel pour aimer les enfants.

Couronnant le tout, trois immeubles, le 9, le 11 et le 11bis. C’est là que réside la bande : Robert, Marcel, Georges, René, Bernard, Jean-Pi et les autres.
Qui dit trois immeubles, dit trois concierges, gardiennes et responsables de la bonne tenue de leur secteur notre cohabitation n’est pas des meilleures,…doux euphémisme.

Coté pair, un alignement triste et monotone de portes identiques, mais qui cachent bien leur jeu, car elles abritent les arrières boutiques, de prestigieux magasins dont les vitrines majestueuses s’épanouissent sous les arcades de la rue d’Arzew.

De ce coté, seul le perron d’une de ces entrées à toutes nos faveurs,c’est la seule porte qui ne donne pas sur une boutique, mais abrite la cuisine d’un couple d’un age certain, qui sont pour nous enfants, les grands-parents que tout gamin rêve de connaître : « les Rivier » quel bonheur, quelle tendresse et quelle complicité, nos vrais alliés de cœur dans les bons comme dans les mauvais jours.

Et à l’autre angle de la rue Citoyen Bézy, face au dépôt de pieces-détachées, la station de taxis.

Coté magasin de pièces détachées auto Muñoz

 

Published by René Mancho - dans oran1954
commenter cet article
4 août 2010 3 04 /08 /août /2010 00:00

LA STATION DE TAXIS

Nous sommes en plein centre de la ville, la station de taxi est le baromètre de l’activité de la cité.
A chaque client chargé, le manège commence, coups de démarreur et tous les véhicules avancent de quelques mètres.
Les passagers ne choisissent ni l’engin ni le chauffeur et si par mégarde un conducteur enfreint la règle, c’est l’engueulade méditerranéenne le tout ponctué de gestes parfois obscènes soulignés de noms d’oiseaux en français, en arabe, en espagnol ou en pataouète.

Mais la querelle cesse aussi vite qu’elle s’est déclenchée quand le premier de la file enclenche sa première et quitte la station.

Kader est le laveur attitré des taxis, sa peau de chamois fait de vrais miracles et les tractions avant, la grande majorité des taxis, rutilent sous ses doigts. Mais la moindre coulure sur un pare-brise et c’est l’avoinée du patron.
Le nettoyage des véhicules sur la rue est interdit.
Kader est notre allié et on le lui rend bien. Aussi dés qu’apparaît un képi à  un bout de la rue on fonce l'avertir, Kader, son seau et sa peau de chamois disparaissent comme par enchantement.
Les chauffeurs c’est bien autre chose.
Si par malheur un quidam se gare sur « leur station » même en queue de station, ils n’hésitent pas à faire venir la police, et quand l’agent s’en retourne, après avoir apposé un procès-verbal, sur le pare-brise fautif, nos charmants « taxis » dégonflent, un, deux, voir les quatre pneumatiques.
Ils n’ont même pas le courage de leurs actes, car quand l’automobiliste regagne son véhicule, ils jouent bien sur les oies blanches et concluent : « ce sont encore les gamins du quartier,de vrais voyous, si on les chope, ils vont passer un sale quart d’heure. »

Le pire de tous c’est Ramon, rondouillard, un mètre soixante, une fine moustache, les cheveux gominés, laissant traîner derrière lui une forte odeur de patchouli.

Pour maman, qui a le sens de la formule : »-un homme qui met trop de «sent-bon » (parfum) c’est un homme qui ne se lave pas souvent. »

Pour Ramon son taxi est un sanctuaire, seuls peuvent l’approcher, les clients, Kader pour le briquer et son auguste personne.

Lors d’une partie effrénée de « tu-l’as », Bernard est sur le point de me rejoindre, je me glisse entre deux taxis et pour prendre de l’élan, j’appuie, oh sacrilège !, ma main sur l’aile avant droite d’une traction.
Ramon me cueille au vol comme un sac de linge sale, mes jambes moulinent dans le vide, et quand elles reprennent contact avec le trottoir, l’affreux me décoche un magistral coup de pied aux fesses.
Kader s’interpose, ce qui me permet de prendre la poudre d’escampette.
- Mêles toi de tes oignons Kader, vas plutôt nettoyer les traces laissées par ce merdeux »

 

                             Le taxi de Ramon ( Dessin G.Devaux)

 

J’ai mal, j’ai très mal et j’ai surtout honte, mais je sers les dents car je sens venir les larmes et je ne veux pas offrir ce spectacle à ce gros porc.
La partie de « tu l’as » tourne court.
- Foutez-moi l’camp, bande de voyous et si j’vous y reprends je vous casse la tête !
Madame Rivier a jailli de sa porte :
- Tu es bien fort Ramon quand il s’agit de gamins, tu roulais moins les mécaniques l’autre jour avec Tonio.
Les balcons commencent à se peupler, on vit fenêtres ouvertes à Oran, dans un haussement d’épaules Ramon tourne les talons, ouvre sa portière et s’engouffre dans son sanctuaire.
Madame Rivier attrape la gargoulette qu’un linge humide entoure, elle me sert un grand verre d’eau fraîche.
- Bois mon grand
- C’est qui Tonio ?
- C’est rien, c’est une histoire de grandes personnes.
On n’en saura pas plus.
Un sentiment de grande injustice commence à nous tarauder, la méchanceté gratuite de Ramon nous pèse.
- Il faut se venger, dit Marcel tendant un poing rageur.
- "ouai !" Crie en cœur toute la bande.

Ramon va aggraver son cas.

Les fenêtres de mon appartement donnent sur la rue, elles se dressent à quarante centimètres du trottoir, les rebords sont larges et profonds. Pour nous les gamins elles forment des bancs idéaux et le soir les taxis viennent s’asseoir et se racontent leur journée.

Ce soir il fait chaud, les volets sont clos, mais les vantaux vitrés sont ouverts pour laisser pénétrer la fraîcheur de la nuit.
Les discussions des chauffeurs nous empêchent de fermer l’œil. Maman se lève et leur demande d’aller plus loin raconter leurs histoires.
La discussion cesse, maman retourne se coucher et au moment ou elle commence à s’endormir les palabres reprennent sur la fenêtre.
Sans dire un mot elle sort du lit, prend une bouteille d’eau et la verse à travers les volets.
Les fesses sûrement mouillées les chauffeurs se taisent. Pas un mot, pas un juron ce qui m’étonne un peu.
Le matin maman ouvre les volets et découvre avec horreur une belle « tartouse » de merde sur le rebord de la fenêtre.
à grand  coup d’eau et de crésil, maman nettoie le cadeau des taxis en grommelant après ces malappris, mais la station est vide, ce qui met plus en rogne ma mère qui ne peut rien faire d’autre que de laver l’offense à grands coups de serpillière et de jurons que je n’ai jamais entendus dans la bouche de maman.
Cet intermède des plus déplaisant, l’a mise en retard pour partir travailler ce qui amplifie sa colère.
J’ai reconnu la voix de Ramon, mais je ne pipe pas mot.


 

Published by René Mancho - dans oran1954
commenter cet article
3 août 2010 2 03 /08 /août /2010 00:00

LA VENGEANCE EST UN PLAT...


Les sept premières notes de la chanson de Popeye le marin sont notre signe de ralliement.
Lorsque ce sifflet retentit dans les montées d’escaliers tous les copains descendent dans la rue et s’organisent alors des jeux divers et variés en fonction des saisons, de l’actualité ou de notre bon vouloir.

Aujourd’hui pas de jeu mais un plan de bataille pour punir Ramon.

Quand l’enjeu est important les discussions n’ont pas lieu dans la rue ou des oreilles indiscrètes pourraient entendre et trahir nos secrets, mais au petit jardin.

Le petit jardin, c’est en face du square Cayla, après la boucherie chevaline nous traversons la place du docteur Jouty, la place de l’arbre comme l’appellent les Oranais, parce que c’est le seul arbre planté sur la rue d’Arzew, puis nous descendons le boulevard des Chasseurs jusqu’à la rue Alsace Lorraine et voilà le petit jardin, tout de suite à droite.
De belles pergolas blanches, des massifs de lauriers roses et blancs, de l’espace et des bancs verts, doubles dos à dos.
Le petit jardin c’est notre base arrière, une de nos aires de jeux préférées
.
Le garde ancien de quatorze avec sa jambe de bois ne courre pas bien vite et il ferme souvent les yeux sur nos bêtises.
Nous prenons d’assaut l’un des bancs et, face à face, le conseil de guerre commence.
- Il faut punir Ramon par ou il a pêché, commence Marc.
- C’est à dire ?
- On badigeonne son taxi de merde
Dés qu’il s’agit d’excréments Marco est partant, c’est un scatologue hors-pair.
Marcel n’est pas d’accord.
-C’est pas une bonne idée, on va se faire pincer tout de suite, ça prend du temps de barbouiller de crotte sa voiture et si c’est pour mettre juste une petite trace ça vaut pas le coup.
- Houai et puis le plus puni ne sera pas Ramon, mais Kader qui va se taper le sale boulot.
- Faut lui tendre un piège, une vraie embuscade comme les Indiens avec les Cow-boys s’exclame Nano.
- Tu lis trop Kit Carson, Nano mais en y réfléchissant bien…
- Il faut qu’il y ai de la merde (Marc et son idée fixe).
- Une attaque par le sol et par les airs. Cette fois c’est Georges qui s’exprime
- Et tu le sorts d’où l’avion ?
- Qui te parle d’avion, bourricot, par les terrasses.

Toute la bande s’esclaffe, les idées fusent, les plus saugrenues, les plus fantaisistes, mais petit à petit le scénario prend forme.

-Dans le tiroir du chevet de la chambre de mes parents, dit Marcel, il ya des trucs en caoutchouc très fin, tu peux y mettre dix litres d’eau, ça ferait une chouette bombe..
- C’est quoi cette histoire ?
-Je ne sais pas, mon grand frère dit que se sont des « capotes anglaises» et que je suis trop petit pour m’en servir, n’empêche que j’ai essayé et… ; peut-être pas dix litres mais au moins cinq.
- On peut pas chier dedans ?
- Houai mais il faut sacrément bien viser.
- Arrêtes Marco je ne sais pas comment, mais tu l’auras ta merde.
La discussion dure des heures, entre coupée d’énormes éclats de rire et de « tapes cinq » sonores.
Tapes cinq, qui est un de nos gestes favoris, a mille significations, la main bien droite et les doigts écartés (cinq) viennent heurter la main du copain et plus le geste est bruyant, plus il a de valeur.
Tapes cinq signifie d’accord ou chiche ? Ou j’approuve, ou des tas de choses, mais c’est surtout un signe d’amitié qui conclu bien des phrases.

A la fin de l’après midi le plan est quasiment en place : une attaque par le sol et par les airs.

Mais restent les problèmes pratiques.

Les terrasses c’est une bonne idée, mais elles sont verrouillées et les dames cerbères ne lâcheront pas la clef facilement. Par contre une fois une porte ouverte, en sautant le petit parapet qui les sépare, on surplombe toute la rue. Elles sont toutes au même niveau ce qui permet d’attaquer à un bout de la rue et de disparaître à l’autre extrémité, en toute tranquillité.
Dans chaque terrasse il y une buanderie, donc pas besoin de charrier l’eau a travers les escaliers.
Les taxis bougent sans cesse, mais cinq à dix minutes avant la sortie des cinémas ils sont tous là.
Et ils sont nombreux les cinémas autour de la rue Élisée Reclus, le Mogador, l’Idéal, le Régent, le Colisée, ils attirent en foule les Oranais qui à la sortie du « cinoche » se ruent sur les taxis pour regagner les quartiers périphériques, saint Eugène, Gambetta, Choupot, Eckmühl, Sananes, Boulanger……..

Trônant sous son réflecteur, une grosse ampoule électrique éclaire la rue le soir, elle fait tellement partie du paysage que nous avons failli l’oublier. Elle éclaire comme en plein jour la queue de la station de taxi.
- Ramon c’est un besugo, mais il de bons yeux.
- Alors qu’est-ce qu’on fait ?
- Un coup de stac et on en parle plus.
Le stac, c’est le lance pierre oranais, sa fabrication est tout un art.
Le manche est en olivier, bois dur par excellence, il faut choisir une belle fourche bien symétrique, une fois l’écorce enlevée, on l’oublie quelques jours dans un endroit bien sec.

Aquarelle Georges DEVAUX 



Deux petites entailles au bout de la fourche vont permettre de fixer de fines lanières de cuir repliées en deux pour faire une boucle où vient se glisser l’élastique brun, carré.
Un rectangle de cuir robuste et souple dont il faut arrondir les angles, il faut toujours arrondir les angles, vient se fixer à l’autre bout des caoutchoucs.
Un ruban de chatterton, pour améliorer la préhension et personnaliser

 


Il est fortement recommandé, ensuite, de le passer à la flamme pour faire évaporer l’humidité et renforcer la rigidité.
l’engin, est enroulé autour du manche.
Le stac est une arme redoutable, même pour celui qui s’en sert, car si, comme certain besugos, pour mieux viser, tu mets ton pouce au centre de la fourche, ton doigt ramasse le projectile et ressemble à un
tchumbo bien mûr.
Nos parents n’aiment pas, mais alors pas du tout, que nous soyons en possession d’un lance pierre. Il se fabrique donc, en cachette, et pour mieux le dissimuler, se porte autour du cou, comme un chapelet, sous les vêtements.
La décision prise, il faut trouver le bon projectile et la tension ad hoc des élastiques pour éliminer en douceur l’ampoule.
L’entraînement avec de vieilles ampoules, au petit jardin, est sérieux et les projectiles nombreux.
Les galets sont efficaces, mais ils cabossent le réflecteur et l’impact est très bruyants.
Les noyaux de nèfles et d’abricots prennent des trajectoires bizarroïdes.
Les fruits de ficus sont biens ronds, mais s’écrasent sur l’ampoule sans la briser.
Nous commençons à désespérer quand Robert sort de sa poche des petites boules noires.
- On ne va pas tirer avec des billes, c’est pareil que les pierres.
- Mais ce ne sont pas des billes, ma mère s’en sert pour faire la lessive elle appelle ça du sapindus.
- Donne ! Dit Georges.
Il bande son stac et… »plof », l’ampoule cède dans un bruit mat et étouffé.
C’est gagné, la boule de sapindus, est élue à l’unanimité.
Cette boule est le noyau du fruit du sapindus, elle est utilisée pour le lavage des linges délicats et des couleurs, m’a expliqué maman.

 

 

 

 

De retour au quartier une bonne surprise nous attend.
La maman de Robert est sur le seuil de son immeuble et discute avec une voisine.
- Ah te voilà ! monte vite te changer que demain je fais la lessive.
- Houai !!!! Crions-nous tous en chœur.
-Vous êtes pas bien ? vous croyez que c’est un plaisir de se casser les reins sur la planche à laver, et se tournant vers la voisine :
- C’est la edad del pavo qui les travaille.
Elle a bon dos la edad del pavo, et puis ça nous arrange.
El pavo en espagnol c’est le dindon, la edad c’est l’age.
Madame Rivier nous a expliqué que c’est l’age ingrat.
- Vous serez bientôt des hommes, et pour passer de l’enfance à l’age adulte on passe par l’age bête.
- Et qu’est-ce qu’il vient faire le dindon dans cette histoire ?
-Vous êtes bien des enfants de la ville, les garçons élevés à la campagne savent bien que le dindon, est l’animal le plus idiot de la basse-cour.
- Et puis allez jouer, vous me cassez la tête avec toutes vos questions.
Bon, on s’en fout, le principal c’est l’accès aux terrasses et c’est presque dans la poche.

Ah les terrasses ! c’est toujours une bataille entre voisines et quand deux familles d’un même immeuble ne se parlent plus, ne cherchez pas c’est qu’elles se sont engueulées pour le tour de terrasse.
- Demain c’est samedi, dit René, moi ma mère veut que j’aille au théâtre avec elle et ma sœur pour voir une opérette « les mousquetaires au couvent», il faut me trouver une excuse pour ne pas y aller.
Moi c’est pareil, ajoute Marcel, le samedi c’est cinéma et il faudra une bonne raison pour m’esquiver.

 

Published by jo lafrite - dans oran1954
commenter cet article
2 août 2010 1 02 /08 /août /2010 00:00

- Bien moi j’ai une idée, s’exclame Robert, samedi soir vous êtes tous invités chez moi pour une partie de MONOPOLY, ya plus qu’à convaincre maman qui se chargera de l’annoncer à vos parents.
- Ok dit Bernard, mais ce soir il faut que tout soit bouclé, t’as intérêt Robert à être gentil comme tout, du genre t’essuies la vaisselle et tu mets la table.
- Et puis quoi encore ? elle va rien comprendre ma mère, et si elle me voit avec un torchon elle va faire plein de signes de croix pour enlever le mal de ojo, je l’entends comme si j’y étais… » que pasa hijo mio, t’as de la fièvre, que se van morir tres buros si tu poses pas ce torchon. »
- Peut-être que non, dit Georges, elle sera contente c’est tout.
- Vous la connaissez pas ma mère ou quoi ?
- Essayes, on verra bien
Bien sur qu’on la connaît Conchita, la maman de Robert, petite, mince, des yeux de braise, elle a tout ce qu’il faut là où il faut, sauf la langue dans sa poche, sa générosité et sa gentillesse pour nous, les gamins du quartier, est à toute épreuve, mais gare si on lui marche sur les pieds, il vaut mieux changer de trottoir à la prochaine rencontre.

Je ne sais pas quels arguments a employés Robert mais le lendemain matin nous avons tous reçu un charmant carton d’invitation :
«Afin de fêter le passage en 5ème. de Robert, nous avons le plaisir d’inviter votre fils au goûter dînatoire que nous organisons à cette occasion ce samedi à partir de 19 heures.
Nous raccompagnerons tous les enfants à 23 heures au plus tard. »
La classe à l’état pur !
Plus question de reculer, samedi il faut passer à l’action.


La plaque de MONOPOLY est étalée sur la table de la salle à manger, les billets sont distribués, les parents de Robert et sa sœur qui se sont fait tout beaux pour aller au cinéma et nous font les dernières recommandations :
- Et surtout pas de bêtises, j’ai pas envie d’avoir des histoires avec les voisins.
- T’inquiètes pas maman nous serons sages comme des billets de MONOPOLY.
- Que
tonto, dit-elle affectueusement.
La porte claque, en laissant les effluves d’Abanita, le parfum de Conchita.

Dix minutes plus tard, le quartier est vidé de nos parents.

- René, Georges, à vous de jouer.

Nous quittons l’appartement de Robert, les six étages sont descendus en effleurant les marches.
La porte palière ouverte, un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche, la voie est libre et rasant les murs nous atteignons l’entrée du numéro 9, chez moi.
Maman et ma sœur sont sur le chemin du Théâtre, je glisse délicatement la clef dans le trou de la serrure et sans le moindre bruit la porte s’ouvre.
Dans la pénombre, il n’est pas question d’utiliser l’éclairage, nous pénétrons dans l’appartement et nous refermons la porte avec délicatesse.
J’entrouvre à peine les volets de la cuisine.
Il n’y a toujours personne dans la rue, les chauffeurs de taxi sont regroupés en tête de station et comme à l’accoutumée discutent à haute voix avec de grands gestes pour souligner leurs phrases.
Georges bande le stac, armé d’une boule de sapindus.
Splash !
Les parcelles d’ampoule descendent lentement, comme des plumes d’oiseaux flottant dans l’air, et s’étalent sur le goudron de la rue dans un doux cliquetis.
La queue de station est dans le noir !
Nous effectuons le trajet en sens inverse avec la même légèreté et rapidité.
De retour chez Robert, nous retrouvons l’équipe en pleine ébullition.
- L’ampoule ? demande Marcel
-
Muerta, mais vous, pourquoi cette excitation ?
- Impossible de mettre la main dessus, cette punaise de clé, dit Robert.
- On est pas dans la merde, il est quelle heure ? Demande Georges.
- Neuf heures vingt.
- Purée, dans vingt cinq minutes Marc va passer à l’action et nous, on cherche une clé, c’est pas sérieux tout ça.
- Bougez pas la voilà s’écrie Robert, sur la corbeille de linge sale, c’est bien des idées à ma mère !!
- Les préservatifs ?
- Ils sont là dit Marcel, trois.
- Parfait, la farine ?
- J’ai dit Bernard
- Allez, on grimpe et en douceur, le moindre voisin qui nous
chouf et toute l’opération tombe à l’eau.
Sur la pointe des pieds nous parvenons devant la porte de la terrasse, la serrure que Robert a noyée d’huile dans l’après midi, cède sans le moindre grincement. La porte s’ouvre sur la terrasse et la fraîcheur de la nuit caresse notre peau, ce qui endort notre anxiété, car nous avons beau jouer les fiers à bras nous n’en menons pas large.
Après avoir franchi les parapets du 11bis et du 11 nous sommes sur la terrasse du 9, celle qui surplombe la station de taxi.
Un coup d’œil dans la rue, tout est calme et plongé dans une obscurité quasi totale, on distingue, cependant, assez bien les véhicules garés le long du trottoir, les chauffeurs agglutinés en tête de station et leurs vociférations parviennent jusqu’à nous.
La traction de Ramon est là sous nos yeux, mais ce qu’elle est petite depuis la haut.
- il faudra sacrément bien viser susurre Robert
- Allez, il faut remplir les préservatifs.
La buanderie n’a pas de porte, deux grands bacs de lavage en ciment trônent au fond à droite de la pièce, deux magnifiques robinets en cuivre les surplombent.
Remplir d’eau les préservatifs n’est pas une sinécure, c’est flasque, pas de prise, ça part dans tous les sens et il faut vraiment que l’on se morde les lèvres pour ne pas éclater de rire en voyant Marcel se débattre avec la capote et le robinet, Bernard n’est pas plus doué et nous avons beaucoup de chance qu’il ne faille pas faire de bruit, car il y a longtemps que nos railleries auraient cessées et que nous aurions pris les capotes et leur contenu sur la tête.
Vingt et une heure quarante cinq, la porte des Rivier s’ouvre,Marc en jailli, se glisse derrière les véhicules garés et progresse jusqu’à la traction de Ramon.
Il dépose le tas de vieux « Échod’Oran » sur le trottoir, sort une pipette remplie de pétrole, asperge les journaux et craque une allumette.
Marco s’évanoui dans la nuit à pas de loup.
Les flammes illuminent la rue, les chauffeurs de taxi se taisent pour mieux hurler ensuite :
- Ramon !, Ton taxi ! , Le feu !

Aquarelle Georges Devaux


La peur de voir son sanctuaire en cendres donne des ailes à Ramon, il en oubli de remonter son pantalon, et saute à pieds joints au milieu des flammes. Il frappe avec violence le paquet de journaux, une horrible odeur commence à s’installer, une drôle de fragrance en vérité, l’odeur de brûlé, de pétrole et dominant de plus en plus le tout, un remugle de merde infernal.

 

 

Ramon hurle, jure en français, en arabe et en castillan. Les coups portés sur les journaux font éclabousser les quinze jours de défécation de Marco,car fidèle à son image Marc avait inondé de merde les journaux.
La première bombe à eau frappe le mur à un mètre au-dessus de la tête du chauffeur, Bernard pense avoir raté son coup mais le résultat n’en est que meilleur, Ramon est trempé comme une soupe et les journaux sont en partie éteints, Ramon pense qu’un voisin lui vient en aide, il lève la tête pour remercier quand le premier sac de farine explose sur son nez, la farine mêlée à l’eau compose une mêlasse peu ragoûtante et gluante, si gluante et poisseuse que ce qui n’était pas prévue au programme se produit, Ramon glisse sur cette bouillasse et s’étale sur les « Échos d’Oran » ce qui achève son tartinage merde et farine.
Le feu est éteint.
Les autres chauffeurs accourent, mais la deuxième bombe à eau les fait reculer.
Un second lancé de farine éclate sur le toit de la traction.
Ramon et sa voiture ressemblent à une œuvre psychédélique, trempés, enfarinés, dégoulinants et dégageant une pestilentielle odeur de merde.
Après un moment de stupeur les autres chauffeurs commencent à glousser, timidement d’abord, de peur d’effaroucher leur collègue. Mais bientôt, devant le cocasse de la situation, ils explosent de rire.
Les balcons commencent à se garnir des voisins qui ne sont pas de sortie ce samedi, mais il fait sombre et ils ne bénéficient pas de la totalité du spectacle.
Ramon, fou de rage, s’engouffre dans son taxi en lançant :
-
Banda cabrones, hijos de puta !!!

Nous, comme des enfants sages nous continuons la partie endiablée de «MONOPOLY », tout en faisant une place à Marc venu nous rejoindre.

- C’est bien les enfants, je vous ai porté des piroulis glacés, mangez vite que ça va fondre.
Conchita, son mari et leur fille sont de retour du spectacle.
- Pourquoi c’est bien, demande Marcel
- C’est bien parce que vous êtes très sage et que j’adore les enfants sages.
- Il ne vous manque plus que l’auréole, rajoute Jacqueline la sœur de Robert, un rien jalouse de tant de compliments.
- Je ne sais pas ce qui c’est passé mais je n’ai jamais senti une telle puanteur dans la rue Elisée Reclus, vous avez bien fait de rester tranquillement à la maison dit le père de Robert.
-
Dios mio que peste rajoute Conchita.
Nous pouffons de rire, de ce rire bête et inimitable propre à tous les adolescents.
La edad del pavo, comme ils disent.

Ramon et son taxi ont disparus de la circulation, certaines méchantes langues prétendent qu’il est parti sur la capitale, Alger, où paraît-il, les gens sont plus corrects et n’ont pas ce vulgaire accent oranais.

Published by jo lafrite - dans oran1954
commenter cet article
1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 00:00

LA PARTIE DE CARTELETTES

 

Il ne nous faut pas grand chose pour nous occuper, avec un peu d’imagination les objets les plus usuels deviennent de merveilleux jouets.
Une boite d’allumettes vide, par exemple, il suffit de découper la partie illustrée entre les deux frottoirs pour obtenir une« cartelette ».
Et peuvent alors commencer d’acharnées parties.

Le but du jeu est de retourner les cartelettes, en les frappant avec la paume de la main pour faire apparaître le coté imprimé.
Celui qui les retourne, les empoche.
La plus courante des figurines est le LE JOCKEY.
Elle représente un cavalier et son cheval rouge sur un champ de course d’un vert foncé peu courant sous nos climats.
Le ciel est d’un jaune brûlant, ce qui sied bien pour des allumettes.

 

 

 

 

Mais comme LE JOCKEY est la boite la plus commune, elle n’a guère de valeur. Certaines cartelettes, notamment celles venus de métropole s’échangent contre dix jockeys, voire plus.
Ce matin, sur le rebord de ma fenêtre se déroule une partie endiablée, j’ai la paume de la main droite toute rouge à force de frapper comme un malade sur ces pauvres cartelettes.

Bernard est entrain de tout rafler.
C’est alors que jaillit de son atelier le roi de la pompe diesel, il a dans ses mains trois bidons d’huile vides, attachés par le goulot à une vieille ficelle.
Quand nos regards se croisent, il porte son index à sa bouche, nous signifiant ainsi de garder le silence.
Une telle connivence de sa part, nous n’avons guère d’affinité, est quelque peu déroutante.
Il accroche la ficelle au pare chocs arrière d’une « quatre chevaux » garée en face de son atelier et glisse les bidons sous la voiture.
Ne connaissant pas le propriétaire du véhicule, nous oublions presque, ce qui s’est passé, d’autant que Bernard à chaque coup de poignet retourne les cartelettes et va nous plumer.
- Tu t’es entraîné toute la nuit ? Avec la tchamba que tu as tu devrais jouer à la loterie algérienne.
- Non il a fait brûler un gros cierge à l’église du saint Esprit.
Bernard qui est de confession israélite, éclate de rire.
- Et ça te fait rire ?
- J’imagine la tête de mon père si je rentre à l’église un cierge à la main.
Le rire devient communicatif et toute la bande glousse à qui mieux mieux.

Personne, sauf le père Fuentes qui guettait derrière ses vitres, n’a vu arriver le propriétaire de la « quatre chevaux ».
Il est grand comme un jour sans pain ou plutôt comme une baguette de chez Busquet, le boulanger de la rue de la Bastille. Il sifflote et son épaisse moustache suit la cadence de ses lèvres. Il est heureux quoi !
- Salut Fuentes, alors ça pompe toujours ?
- Alors José t’as vendu combien de tracteurs cette semaine ?
- Top secret Fuentes.
- T’as pas du en vendre beaucoup pour rouler en quatre chevaux.
- T’occupe, la belle bagnole est au garage, les clients ça les rassure une petite voiture.
Et le grand gaillard se plie pour entrer dans son automobile, c’est comme un I majuscule qui se transforme en z minuscule.
Nous ne préoccupons pas de leur conversation car pour une fois Bernard n’a pas complètement réussi à retourner l’image :
- Stop, Bernard, là c’est baraquéte.
- Baraquéte pour un gravier ?
- Ya pas de gravier qui tienne, elle n’est pas complètement retourné, c’est baraquéte et c’est à Marcel de jouer mainte…
La phrase de Georges reste en suspens, car « la quatre chevaux » a démarré et les bidons d’huiles font un tintamarre de jolata pas possible.

 

Aquarelle Georges Devaux


Nous bien sur on se marre, le grand sifflet se déplie, sort de sa voiture,et fonce sur nous. Il donne de grands coups de pied sur le tas de cartelettes qui volent partout et nous invective en nous traitant de noms d’oiseaux bizarres.
Kader qui a tout vu s’interpose :
- Arrêtes José, c’est pas les gosses.
- C’est qui alors ?
- Je te dis c’est pas les gosses et comme je suis pas un
cahuéte je ne peux pas te dire qui c’est.
-Oh ! père Fuentes,
falso, toi qui est comme le phare de Kébir à tout surveiller, tu peux nous dire qui c’est le couillon qui s’amuse à ces conneries ?
Le père Fuentes, tourne les talons et sans rien dire ferme la porte de son atelier.
José a tout compris, il tire rageusement sur la ficelle qui casse et lance-le tout sur la porte de l’atelier.
- Et nos cartelettes qui sont toutes déchirées ?
- Le père Fuentes va vous les remplacer.
- Tu parles !
Un coup de première et il démarre en appuyant rageusement sur l’accélérateur.
La partie est gâchée, plus personne n’a envie de continuer sauf Bernard, bien sur.
-Purée vas, pour une fois que je gagnais, on se fait insulter, on nous massacre les cartelettes, et l’autre devant son atelier qui dit rien, qui joue les
santicos. Tu crois pas non !
- Allez, on se casse au petit jardin.
- J’ai faim dit Robert
- C’est à dire ?
- C’est à dire que j’ai très faim et que je mangerai bien un morceau de calentica à la rue de la Bastille
- Et que c’est moi qui régale !
Et nous voilà partis pour casser la croûte, arrivés rue de l’artillerie nous faisons une halte de deux minutes au Colisée, c’est notre cinéma préféré, après le studio des jeunes, bien sur, juste pour jeter un coupd’œil sur les photos du film de la semaine : « Nous irons à Paris »avec Ray Ventura et son orchestre.
- Hé ! c’est samedi soir le cinéma.
- D’ac. Robert, allez les gars que notre Robert y va tomber d’inanition.
Comme tous les matins la rue de la Bastille est débordante de monde, nous slalomons entre les étals des marchands de légumes, les cris des vendeurs résonnent contre les murs :
- Allez madame elle est fraîche, elle est fraîche ma sardine, sardina veritable !
- À la goutte, à la goutte la pastèque !
-
Tchoumbo, higo de pala higo, la douzaine pour pas chère.
Les odeurs de fruits, de poissons, de viandes, de friture des
taillos, d’épices et de pâtisseries se combinent, s’allient, se mélangent et irriguent le cerveau avec une telle intensité que, même paupières closes, nul ne peut pas se tromper, nous sommes bien rue de la Bastille.
Cette rue rendrait fous les caméléons tant elle déborde de couleurs.
Bernard et Georges ne perdent pas le nord et ramassent les noyaux d’abricot qui traînent sur le sol, pour les futures parties de « pignols », au petit tas ou au souffre.
Nous voici à l’angle de la rue Lamoricière, l’odeur de
calentica supplante tous les autres parfums, la plaque du flan de pois chiches dégage des volutes de fumée, preuve, s’il en fallait, de la fraîcheur du produit.
- Et cinq morceaux, bien servis, si ou plait monsieur.
- Avec ou sans pain ?
- Avec, s’il est frais.
- Et ta petite sœur elle est pas fraîche ?
Avec une incroyable dextérité le pain est coupé, ouvert et la calentica installée bien au chaud entre les deux tranches, le marchand saisi ensuite une boite de « citrate de bétaïne » dont le couvercle est troué, et agite sur les sandwiches un harmonieux mélange de sel et depoivre.
- Et oila, bien chaud, bien frais, bien parisien et c’est qui, qui paye ?
- Ma mère va passer tout à l’heure, s’empresse de dire Robert.
-Aïe, aïe, aïe… elle va encore me marchander pendant trois heures, la calentica et des sous que bientôt il faut que je lui donne pour qu’elle soit contente, allez, filez vite !
On se retrouve sur un banc de la place de la Bastille.
-Hé ! Bernard, maintenant que nous sommes devant la chapelle du saint Esprit tu pourrais aller porter un cierge à la sainte Vierge, nous on te prête une allumette.
- Des cierges il a pas besoin d’en acheter il en a deux beaux sous les narines, essuie toi le nez,
mocoso, les gens y vont croire qu’on est des jaillullos de la Calère.
-Commencez pas à critiquer la Calère, ma mère elle dit que c’est le plus beau quartier d’Oran et qu’il y a plus de
lagagnosos à la place des Victoires qu’à la Calère.
- Purée ! Vous avez vu les fauteuils des cireurs de souliers ?
- On dirait des trônes de prince indiens.
- Tché ça doit rapporter gros de cirer les souliers pour qu’ils se payent d’aussi somptueux fauteuils.
-Qu’il est
bamba ce Marcel, c’est la mairie qui les a installés les fauteuils, c’était dans l’Écho d’Oran de la semaine dernière.
- Parce que tu lis l’Écho d’Oran toi maintenant ?
-Ouai, dis Bernard, chaque fois que je vais au cabinet, ma mère coupe les feuilles en quatre et on se torche avec les dernières nouvelles.
- Allez, on se tire de cette place qui me donne le cafard.
- Et pourquoi René ?
- Parce qu’à la fin des vacances on vient ici pour vendre les livres de classe de l’année dernière, acheter les nouveaux et que penser au lycée ce n’est vraiment pas le moment!
- Faudrait pas oublier le père Fuentes.
On retourne au quartier, on laisse passer la journée et demain, avec des idées bien fraîches et bien claires, on voit ce qu’il faut faire.

 

 

 

 

Published by jo lafrite - dans oran1954
commenter cet article
31 juillet 2010 6 31 /07 /juillet /2010 00:00

Ce matin Bernard qui est le premier levé nous a dessiné un merveilleux parcours du tour de France.
Six étapes, dont une de tunnel avec un saut de trottoir pas facile à réaliser et des lacets qu’il va falloir négocier avec prudence.
Pour jouer au tour de France, ce n’est guère compliqué, il faut d’abord et avant tout un parcours tracé à la craie ou au plâtre. Deux traits parallèles dessinant les formes que l’inspiration du moment nous dicte.Parfois un seul trait, ce qui signifie que nous passons un tunnel. Ensuite il faut bien entendu des coureurs cyclistes et de préférence de très grands champions, Bobet, Robic, Kubler, Koblet, Copi, Bartali.
Les coureurs sont des
platicos, (capsules de limonade) qui pour avoir une stabilité parfaite sont lestées avec de la cire de bougie ou du goudron. Une fois le lestage terminé il faut soigneusement coller la photo de son héros.
Le but du jeu étant de rejoindre l’étape le plus rapidement possible sans sortir des contours du parcours, en poussant le platico d’un bref coup de majeur. En cas de sortie de route retour à l’étape précédente.
A chaque arrivée d’étape, il est attribué à chaque joueur, un certain nombre de points suivant le classement atteint et en fonction du nombre de participants.
Le gagnant étant celui qui totalise le plus de points à l’arrivée de la dernière étape.

Les platicos et les pignols (aquarelle Georges Devaux)


La partie peut durer des heures et il faut bien surveiller celui qui tient la marque surtout si c’est ce tromposo de Robert.
Le départ se situe devant l’entrée du 11, sur le rebord du trottoir, juste à coté de l’atelier du révérend père Fuentes, le spécialiste des pompes diesel et des bidons d’huile attachés au cul des quatre chevaux. Il arbore ses grosses lunettes de protection, il a donc l’intention de travailler et donc de nous fiche la paix.
Pour viser le plus juste,il faut se mettre à genoux voir carrément s’allonger par terre, les coudes et les genoux deviennent rapidement couleur chocolat, mais la partie est trop prenante, pour faire des effets de toilette.
Bernard me dit soudain :
- Tu vois ce que je vois ?
- Ouai, une camionnette.
- Et alors ?
-Alors je vois une vieille Juvaquatre Renault transformée en camionnette, avec deux ridelles et un hayon le tout verrouillé par des clavettes.
- T’y es bête ou tu fais semblant ?
- Pourquoi tu dis ça ?
- Bon puisque tu veux que je te mette les points sur les i, elle est à qui cette juvaquatre ?
- Au père Fuentes et alors ?
- Et alors ça ne te donne pas des envies cette
tartana ?
- Tu veux qu’on lui accroche des bidons d’huile ?
- Ah ! non, pas que ça, il faut une vengeance bien en règle.
- Et c’est nous qu’on va encore ramasser. Purée regarde ce bandit de Georges ça fait trois fois qu’il fout des
rempoujon à mon joueur et que je me retrouve dehors.
- Ne change pas de conversation s’il te plait, il faut qu’il se rappelle ce
cabron que quand on fait des conneries on laisse pas accuser les autres.
- Tu proposes quoi ?
- Je propose que l’on piége sa bagnole bien comme il faut, et que se soit le vendeur de tracteurs qui soit accusé.
- On le connaît même pas çui la, on la vu une fois par ici et tu veux….
- Regarde au bout de la station, tu la voies sa quatre chevaux ?
- Bon d’accord, mais ça ne va pas être simple.
- Si c’était simple il y a longtemps que l’histoire serait réglée.
- Bon c’est ton tour de jouer.
- Robert on en est où ?
- C’est Georges qui gagne, Marcel est deuxième, moi troisième, Bernard derrière et toi tu es
à la pora, bon dernier.
- Viens voir Robert, tu sais pourquoi elle est souvent là, la bagnole du marchand de tracteurs ?
- Ah que oui ! C’est ma sœur qui me l’a dit, José il est complètement
tchalé d’une vendeuse de chez « Primavera », tous les jours que Dieu donne il est collé à la vitrine, puis, il entre, achète une rose rouge, il la paye et l’offre à la vendeuse qui prend à chaque fois le sofoco de sa vie, vu qu’elle devient plus rouge que la rose.
- Et quand c’est qu’il travaille.
- D’où je sais moi ?
- On finit cette partie et on va chez moi j’ai mis une bouteille de coco au frais dans la glacière.
La partie s’emballe, le pouce lâche le majeur qui heurte le platico et celui-ci avance sur le parcours.
Je double Bernard, mais je heurte le Bartali de Robert, ce qui me fait rebondir hors des limites du jeu. Décidément la scoumoune ne me lâche pas.
Georges franchit la ligne d’arrivée avec son Louison Bobet, Marcel en fait de même, Robert passe la ligne en lançant un énorme cri de joie comme si c’était lui qui avait gagné la partie. Je termine bon dernier, je suis vraiment un
tchancléro a ce jeu il ne me reste plusqu’à payer à boire à toute la bande.
La glacière est un meuble peint en blanc qui trône dans la cuisine, il est doublé de liège pour garder la fraîcheur, le froid est produit par un pain de glace qui, bien sur, fond et que je remplace tous les matins.
C’est ma corvée journalière, le vendeur de glace, débite avec dextérité de grands pains de glace à l’aide d’un énorme couperet muni de dents monstrueuses.
Il glisse dans mon sac de jute le morceau quotidien, nous échangeons quelques brèves paroles de civilité et il passe au client suivant. Maman le règle en fin de semaine.
La boisson du jour c’est une bouteille de « coco » que j’ai préparé la veille en faisant dissoudre la poudre de réglisse dans un litre d’eau.
Le liquide coule dans les verres et provoque une fine condensations, gage de fraîcheur.
- Hum mm que c’est bon et frais !
- C’est pas tout ça mais qu’est-ce qu’on fait !
- José s’est vengé sur nous, mais quand il a su la vérité pas un mot d’excuse,  rien.
- Quant au père Fuentes il a laissé faire !
- Donc tous les deux dans le même sac.
Il faut piéger et bien piéger la juvaquatre du père Fuentes, et il faut que le joli cœur de José soit là pour qu’ils s’embrouillent tous les deux.

 

 

 

 

 

Published by jo lafrite - dans oran1954
commenter cet article
30 juillet 2010 5 30 /07 /juillet /2010 00:00

Et c’est parti, chacun dit la sienne, les rires fusent, la bouteille de coco rend l’âme, mais pour la bonne cause.
Le plan de bataille s’échafaude, mais il faut agir en plein jour ce qui complique nos interventions.
Midi moins le quart le père Fuentes boucle son atelier, il porte une bonbonne en verre de vingt litres de vin, offerte ce matin même par un viticulteur reconnaissant pour le travail effectué sur son matériel. Il la dépose dans la benne de sa Juvaquatre camionnette, ce qui n’était pas prévu dans nos plans.
Il traverse la rue d’Arzew pour rejoindre le Sphinx la brasserie située à l’angle de la rue de Lourmel, pour s’installer au bar qui regorge de kémia de toutes sortes.
En bon professionnel il va réparer une bouteille d’anisette avec ses copains tout en dégustant des moules, des sardines à l’escabèche, des beignets,des tramoussos, des torraicos et toutes les délicieuses petites choses qui tombent sous la main.
Comme ces amuses gueules sont bien relevées, elles attisent la soif, les tournées de Gras ou de Limiñana vont bon train et le patron, bon commerçant, n’hésite pas à mettre la sienne.
Les conversations deviennent un brouhaha indescriptible, car le ton monte avec le nombre de verres.
Nous avons donc largement le temps d’agir mais cette fois c’est toute la bande qui est là, car il est bientôt midi et il y a pas mal de monde dans la rue.
A la queue leu leu, nous formons un train qui slalome entre les véhicules en stationnement de temps en temps nous tournons un peu plus au tours d’une voiture et le train repart tel le bouyouyou qui rallie Oran à Hammam Bou Adjar.
Arrivés devant la Juvaquatre la ronde recommence et pendant que les copains font un rideau devant la camionnette Georges et moi nous glissons sous les pneus avant une planche appuyée sur une briquette, Robert soulève les clavettes du hayon arrière et les met en équilibre sur le rebord de la fente, Marcel enfonce avec vigueur une énorme pomme de terre dans le pot d’échappement.
Mission accomplie, le train repart et arrivé devant la quatre chevaux de José, grande surprise, les deux pneus arrières sont à plat, elle est garée en queue de la station de taxis et les bons chauffeurs ont du sévir.
- Marcel, à table !
La maman de Marcel met fin au train qui se disloque, une partie de l’équipe regagne le foyer, il est midi trente c’est la sacro-sainte heure du repas.
Georges, Robert, et moi nous allons chez Bernard, il a un beau balcon qui surplombe les lieux du délit. Nous nous installons pour assister à la séance, accroupis pour ne pas être trop visibles et donner des idées aux deux protagonistes.
Monsieur Fuentes arrive le premier, il a l’air tout guilleret et sifflote "étoile des neiges", le pas n’est pas très bien assuré, ce qui laisse supposer que les rafales d’anisette ont du crépiter très fort.
Il s’y reprend à deux trois fois pour glisser la clé dans la serrure de la Juvaquatre, il s’installe au volant en rebondissant sur son gros popotin histoire de bien se caler sur le siége.
José arrive à son tour, le pas bien détaché, lui n’a pas la démarche chaloupée du père Fuentes, les attentes amoureuses engourdissent moins que l’anis.
La première de la Juvaquatre est enclenchée, un coup de démarreur le véhicule tressaute et explose,comme un coup de canon, les clavettes en équilibre tombent et laissents’ouvrir les ridelles et le hayon arrière, la bonbonne de vin secouée, roule et s’écroule avec fracas sur le sol, répandant le doux nectar rouge de la plaine de Mascara.
Fuentes révulsé, s’expulse de son véhicule au moment ou José arrive devant le sien.
- Tu m’as pas fait ça José ?
- Putain mes pneus, tu m’as pas fait ça Fuentes ?
- T’as vu ou t’es garé, sur la station.
- Non c’est pas eux ?
- Et qui tu veux que se soit ? Je les ai vu faire des dizaines de fois.
- Allez-viens on va s’expliquer avec ses tchumberos.
-Regarde ma camionnette, le pot d’échappement éclaté comme une pastèque, et le vin, vingt litres d’une pure merveille pour saouler… la rigole….me cago la leche , viens, ils vont nous le payer…..

Aquarelle Georges Devaux


Nous sommes morts de rire derrière la rambarde du balcon, et du monde au balcon c’est pas ce qui manque car l’explosion à attiré les curieux.
José et Fuentes, à grandes enjambées, atteignent la tête de station, et sans piper mot, frappent, les chauffeurs qui n'ont rien compris répliquent, les autres chauffeurs garés devant le Cyrnos, viennent prêter mains fortes à leurs collègues, mais des copains à José et au père Fuentes débaroulent du Sphinx et de l’Oasis, c’est une
saragata sans nom, les coups pleuvent de tous côtés, coups de tête, coups de genou dans le système trois pièces, nez en sang, directs, uppercuts, coups de pied, la baroufa prend de l’ampleur, des dizaines de badaux entourent les protagonistes, certain essaient de les séparer mais comme ils prennent eux aussi des marrons, ils entrent à leur tour dans la bagarre.
Certain roulent par terre, mais continuent à se cogner dessus, les chemises partent en lambeaux, les belles vestes blanches sont maculées de sang.
Tout le monde frappe tout le monde et ce qui devait arriver arrive :
-
Joais tché Pépico has cuidado que soy contiguo.
- Qué letché si on peut même plus taper ses copains maintenant ?
-
Que patchora que tienes! ontencion derrière toi !
- Celui là je vais lui
tchaffer le nez.

 

 Là, nous les gamins, nous ne rigolons plus, car les évènements prennent une tournure imprévue, qui dépasse tout ce que nous avions envisagé.
C’est une bataille générale.
Toutes sirènes dehors jaillit un fourgon de la police suivit d’un deuxième puis d’un troisième panier à salade qui déglutissent des policiers la matraque en l’air, ils calment tout ce beau monde et embarquent les plus récalcitrants.
Le calme revient petit à petit, les curieux se dispersent, les balcons se vident.
Le quartier a retrouvé son calme.
Si la Juvaquatre, baignant dans son vin, et la Quatre chevaux, avec ses pneus arrière à plat, n’étaient pas là pour en témoigner, nul ne pourrait penser qu’il s’est passé quelque chose, tout porte à croire que nous sommes dans une oasis de paix.

- Purée dit Bernard, c’est fou ce qui peut arriver quand on nous empêche de jouer aux cartelettes !
Ce qui déclenche un éclat de rire général.

Le lendemain matin, Fuentes défile sur le trottoir comme les légionnaires le 14 juillet, démarche chaloupée et fière, jambe gauche épaule droite,jambe droite épaule gauche, torse bombé, arborant comme une décoration un magnifique oeil au beurre noir et un sourire moqueur en direction des taxis qui font mine de ne pas le voir.
- Bonjour les enfants lance-t-il à la cantonade.
- Bonjour monsieur Fuentes répondons-nous dans un ensemble parfait.
- Vous avez vu la peignée qu’on leur a mis à ces feignants.
- On n’était pas là, on s’amusait au square Cayla répond de sa voix la plus angélique ce falso de Robert.
-Vous avez raté une belle baroufa, j’espère qu’ils ne vont plus jouer à Zorro avec les voitures des autres et surtout ne plus accuser les enfants.
Heureusement que nous sommes assis sur le rebord de la fenêtre de ma concierge, car tant de gentillesse envers nous, nous laisse pantois et nous donne presque des regrets.
C’est sur, maintenant nous en avons la preuve monsieur Fuentes a pris un coup sur la tête.
- Ce pauvre José il a le nez et un bras cassé.
- Le nez et le bras…?
- Le nez pendant la bagarre et le bras à l’hôpital.
- A l’hôpital ?
- Pendant que les docteurs lui soignaient le nez, il s’est débattu et il est tombé du lit, son bras a violemment heurté le carrelage de l’hôpital et n’a pas résisté.
- Et il est plâtré ?
- Le bras complet et sur la figure ils lui ont fait un masque à faire peur…
Et ben ! il n’est pas prêt de retourner chez Primavera !

 

Published by jo lafrite - dans oran1954
commenter cet article
29 juillet 2010 4 29 /07 /juillet /2010 00:00

LE RAVIN DE LA MINA


Avec les jours qui passent notre soif d’exploration augmente, le petit jardin face au square Cayla commence à être trop petit, le boulevard front de mer est magnifique pour la promenade, l’agua limon ou le créponné, mais les tarifs sont au-dessus de nos moyens.
Au bout du boulevard front de mer, des travaux vont commencer pour le prolonger jusqu’au « petit Vichy », mais cette zone encore en friche nous attire de plus en plus, bordée par la rue sainte Thérèse, la rue Montauban et la rue de la Mina, tout ce terrain vague en pente parfois très abrupte, descend jusqu'à la route du port.
A mi-hauteur une source d’eau claire coule doucement, et elle a du mérite d’être si claire, car en bordure de la rue Montauban, une décharge sauvage vient défigurer ce joli petit coin.
Il n’y a pas d’ordures ménagères, mais des gravats de toutes sortes, briques, plâtre, ciment, vieux rouleaux de tapisserie entre autres.
A mi-hauteur nous y découvrons une petite grotte qui va devenir notre lieu de ralliement. Comme nous ne sommes certainement pas les seuls à la connaître, elle est remplie de détritus de toutes sortes, dont deux vieux sacs à main, en cuir rongé par la vermine, et un porte feuilles d’aspect plus récent. Le tout vide bien entendu.
Nous débarrassons les ordures en tous genres, boites de conserve, bouteilles, vieux journaux, les deux sacs et nous ne gardons que le porte-feuille avec bien sur une petite idée de sa future destination.
- C’est un repaire de voleurs, il ne faudrait pas rester dans ce coin, annonce Bernard.
- Tu lis trop « Tom Sawyer »
- Peut-être mais je ne le sens pas ce coin.

Sous un tas d’immondices un rayon de soleil fait briller quelque chose, attiré par l’objet je m’en approche, trois cylindres de diamètres différents émergent du tas de déchets. Les cylindres sont en laiton, quelque peu attaqué par le vert de gris.
Une cagette en bois traîne au-dessus, je la décortique, et avec une des lamelles, précautionneusement j’écarte les déblais. Des morceaux de bambou apparaissent, je tire doucement, mais la résistance est forte et je ne veux pas fendre le bambou, il faut continuer à dégager, ce à quoi je m’emploie.
Avec patience, centimètre par centimètre je dégage l’objet.
La bande décrit un cercle autour de moi et de ma trouvaille, un cercle bizarre, car en pente, vu le profil du terrain.
- C’est une canne à pêche lance Marcel.
- Une canne en bambou renchérit Robert.
- Fait doucement René.
- Il y a quelque chose de plus gros..
- C’est une lanière de cuir.
J’essai à nouveau de tirer sur l’ensemble, cette fois ça vient, et  j’extrais, tenue par une lanière de cuir, une magnifique canne en bambous emboîtable grâce aux cylindres de laiton.
- Wahouuuuu ! Qu’est-ce qu’elle est belle !
Trois éléments d’un mètre plus le sillon en bambou plus foncé, presque noir, du coup toute la bande se met à gratter dans le coin, pour voir si les lieux ne recèlent pas d’autres trésors.
Je descends jusqu’à la petite source et à l’aide d’une vieille chemise qui gisait prés de la cane à pêche, j’entreprends le nettoyage de ma découverte. Tout en astiquant ma trouvaille, mon esprit vagabonde, où vais-je la planquer.
Il n’est pas question une seule seconde de dire à maman que j’ai une cane à pêche, elle n’a jamais voulu que j’en aie une, car pour elle, cane à pêche veut dire danger.
Ma sœur et elle sont au boulot, donc sans surveillance d’adulte, pas question d’aller au bord de la mer et encore moins au port, donc pas de cane à pêche tentatrice.
Les adultes sont comme ça, leurs interdits sont des preuves d’amour, d’inquiétudes et de tendresse, mais que c’est difficile à admettre.
Dans mon appartement il y a une porte donnant sur le couloir qui mène à la cour intérieure, de l’immeuble, ce couloir dessert également les caves des autres locataires ce qui génère un bric à brac qui fait pester maman, mais qui va m’arranger pour une fois.
C’est bien le diable si je ne trouve pas une cachette à toute épreuve dans ce capharnaüm.
Ayant résolu, ce problème, je mets encore plus d’énergie dans le nettoyage de la cane, il n’y a plus qu’à trouver du fil à pêche, des petits plombs, des hameçons et un bouchon, mais chaque chose en son temps.
Le reste de la bande n’ayant rien trouvé dans les décombres, et joignant l’utile à l’agréable, ramasse les grandes épines d’un acacia sauvage que les brasseries de la rue d’Arzew nous échangent contre des verres de limonade.
Ces épines sont très prisées par les mangeurs d’escargots à l’heure de la kémia pour extraire la bête de sa coquille.
Bernard ramasse de cette terre glaise presque blanche pour fabriquer des tanks en argile. L’argile sert à faire la carcasse, le canon du tank est un tube d’aspirine et un bouchon de liège.
Un centimètre de bougie servira de détonateur. La mise en œuvre est facile mais la précision de tir n’est jamais parfaite.
Quelques gouttes d’eau dans le tube d’aspirine que l’on rebouche, une allumette pour éclairer la bougie, qui chauffe le tube, l’eau se transforme en vapeur qui en se dilatant expulse le bouchon en produisant une légère explosion.
Comme monsieur Jourdain qui fait de la prose sans le savoir nous faisons de la chimie en toute innocence !
L’argile de la Mina est la meilleure de tout Oran pour ce petit exercice, en séchant, elle maintient parfaitement le tube d’aspirine, car quand le tube n’est pas stable le tank éclate comme une pastèque au moment du tir.
Le ravin de la Mina est un merveilleux terrain d’aventures, mais les travaux de prolongement du boulevard front de mer vont nous priver de notre campico préféré.
Nous remontons au quartier, la sortie a été bonne, de la glaise pour fabriquer au moins trois tanks, un porte feuille que nous utiliserons dés demain matin, des épines que nous échangerons à la brasserie du Sphinx et une magnifique cane à pêche qu’il va falloir, vite, cacher avant le retour de maman.

 

Published by René Mancho - dans oran1954
commenter cet article