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18 octobre 2020 7 18 /10 /octobre /2020 00:00

LE COUP DU PORTEFEUILLE

Robert a tout expliqué à sa mère, ce qui ne lui a pas valu les félicitations du jury :
- Mais tu te rends compte que tu nous as rendues ridicules aux yeux de tout le quartier ? Je me demande des fois qu’est-ce que tu as dans la tête.
- Mais mam…
- Il n’y a pas de mais qui tienne, qué léché ! C’est quoi cette idée de mettre de la longanisse dans la boite à lettres.
- D’habitude c’est moi qui vais au courrier…
- D’habitude tu ne dors pas à neuf heures du matin.
- J’ai fait des cauchemars toute la nuit, et sur le matin je me suis rendormi.
- Bon aller ça suffit et assez de répondre !
L’incident est donc clos, ce qui ne va pas empêcher Robert une heure plus tard de répandre de la farine sur mon palier.
Moi cela ne me dérange guère mais la voisine, qui est la concierge de l’immeuble c’est une autre histoire.
Madame Tobaruela est toujours habillée de noir, elle tient en laisse deux vieux bouledogues poitrinaires qui la promènent plutôt que l’inverse.
Elle habite Oran depuis plus de vingt ans et pourtant elle ne parle pas un seul mot de français.
En voyant la farine étalée sur le palier, elle ouvre sa porte, laisse entrer les chiens, referme à clé et part en courant en direction du Colisée.
- Tu sais me dis Robert, pourquoi j’ai étalé la farine ?
- Je vois que tu as dégueulassé l’entrée
- T’as rien compris, regarde comme on voit bien les empreintes des chiens et de madame Tobaruella
- Et alors ?
- Et ben si on fait une enquête on pourra voir exactement qui est passé par-là, tu vois cette marque se sont tes tennis, tu ne pourras pas dire que tu n’es pas passé par là.
- Tu devrais mettre une casquette parce que le Kaddour il t’a tapé fort sur la calebasse.
- Je t’assure que c’est comme ça dans les livres policiers
- Va voir madame Rivier elle connaît quelqu’un qui enlève le soleil et le mal de hojo.
- Tu ne me prends jamais au sérieux!
- Je te prends que je vais chercher un balai et une pelle et qu’on va nettoyer ces cochonneries avant que la concierge ne revienne.
Et bien vous pouvez me croire, ce n’est pas facile d’enlever de la farine, finalement j’abandonne le balai, et avec un seau d’eau et une serpillière je nettoie tout le palier.
Avec la chaleur tout est très vite sec.
Bernard nous a rejoint.
- Oh René t’es la femme de ménage de l’immeuble, si j’avais su, j’aurai amené mon Browny flash pour te faire la photo.
- Et ta sœur ?
- Bon laisse tomber, regardez les mecs le magnifique portefeuille du ravin de la Mina.
- Purée on dirait qu’il est tout neuf !
- Aller on va rigoler un bon coup !
Bernard sort de sa poche une bobine de fil à pêche, il attache le porte-feuille et déroule vingt cinq bons mètres de fil.
Le portefeuille est installé au milieu du trottoir et le fil invisible est glissé au ras de la bordure du trottoir dans la rigole.
La première victime est ma voisine du premier, elle regarde distraitement à droite, puis à gauche et mine de rien, se baisse pour ramasser le portefeuille. Bernard tire sur le fil, ce qui déplace brutalement l’objet, la voisine pousse un petit cri :
- Hou ! Qu’elle peur ! Vous m’avez bien eue, bande de chenapans.
Tous les passants tombent dans le piège et petit à petit les balcons se garnissent de curieux qui aiment bien rire des autres.
Ce qui nous amuse le plus ce n’est pas la surprise des gens quand Bernard tire sur le fil, mais leur attitude avant de se baisser pour ramasser.
Et puis Robert nous mime à chaque fois la scène ce qui déclenche des fous rires qui cessent dés qu’une nouvelle cliente apparaît.
Cette fois c’est une toute petite vieille tout de noir vêtue, sèche comme un cep de vigne et toute ridée, nous étions tellement pris par le spectacle de Robert imitant la précédente victime que nous ne l’avons pas vu arriver.
Sans aucune simagrée, pour une fois, elle se penche pour saisir le portefeuille, Bernard tire, mais le fil se coince dans la jointure des bordures de trottoir.
Le portefeuille s’ouvre et se ferme à chaque fois que Bernard donne un coup de poignet sur le fil.
La petite mémé s’agenouille et se met à prier les mains jointes en regardant le ciel.
- Jesus, Maria no soy una ladrona!
Puis elle sort un chapelet de sa poche et commence à marmonner des Notre Père et des je vous salue Marie en espagnol.
Nous sommes pétrifiés, plus personne ne rit, le désarroi de cette petite vieille nous laisse sans voix.
Finalement Robert et moi prenons notre courage à deux mains et nous rejoignons la mémé que nous saisissons chacun par un bras.
- Levez-vous, madame, ce n’est rien, juste une blague, on vous présente toutes nos excuses…..
- No soy una ladrona!
- Mais oui madame, levez-vous.
Elle finit par se lever et poursuit son chemin en marmonnant.
Nous sommes encore tout retournés par la scène qui vient de se produire quand apparaît au coin de la rue, la concierge de mon immeuble, flanquée d’un abbé de l’église du Saint Esprit et deux enfants de cœur en grande tenue d’apparat.
Un des monecillos arbore un magnifique Christ en métal argenté au bout d’une perche, le deuxième enfant de cœur trimbale un encensoir qui se ballade dans tous les sens.
Le prêtre porte une chasuble flamboyante et tient dans ses mains un missel et un mortero, pardon un petit bénitier et un goupillon.
Devant cet équipage bizarre tout le monde s’arrête ou se retourne, certains, même, se demandent qui est mourant dans le quartier.
J’essaie de rassembler le peu d’espagnol que je connais :
- Que passa señora Tobaruela ?
- Un enchiso, hijo mio, un enchisso….
- Pardon mon père qu’est-ce qu’elle dit ?
- Elle dit que quelqu’un lui a jeté un sort avec de la poudre blanche et qu’elle commence à s’étouffer.
- Mais mon père….
- Poussez-vous les enfants je vais chasser le démon de cet immeuble
La concierge pénètre dans le hall et s’exclame :
- Se a ido la cosa !
- Bien sur j’ai passé le chiffon du parterre.
- ça suffit, sortez de là les gosses
L’abbé sort des espèces de pierres d’un petit sac il emplit la cassolette de l’encensoir et avec une allumette il met le feu aux pierres d’encens.
L’enfant de cœur agite dans tous les sens l’encensoir pour que la fumée acre qui s'en dégage emplisse les couloirs de l’immeuble et chasse le démon.
Le prêtre à grands coups de goupillon asperge le hall d’eau bénite en récitant des prières en latin.
Un attroupement commence à se former autour de l’immeuble, certaines vieilles dames donnent la réplique au curé.
Nous ne pouvons plus nous retenir, nous partons en courant pour exploser de rire dans le couloir de chez Robert.
- Qui cherche des empreintes, trouve un curé.
- C’est un beau proverbe
- Il avait de beaux habits le curé
- On appelle ça les ornements sacerdotaux
- T’en sais des choses Bernard !
- C’est pour cela qu’ils sont venus à pieds.
- Qu’est-ce que tu racontes Robert ?
- Je dis qu’ils sont venus à pieds parce que « les ornements ça sert d’auto».
Les éclats de rire fusent, les tapes cinq se succèdent, des larmes de joie emplissent les yeux.

 

 

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commentaires

M
Je suis revenu.<br />  <br /> <br /> Et depuis mon retour, je n’ai pas trouvé la force nécessaire pour vomir. Ni le temps, ni l’intimité d’ailleurs…<br />  <br /> <br /> Quand on doit vomir sa ville natale, on tient surtout à le faire seul.<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Oran, ville plaie de mon âme et de mon corps, je dois faire ton deuil.<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Dur de le faire sur des prémices d’agonie sans cesse croissante pourtant, mais surtout sans nul espoir de te voir te relever, blanche face à la mer !<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Un autre Kaboul, un autre cahot où enfermés dans leur nombrilisme total, les « occupants » d’Oran se sentent évoluer vers le meilleur….totale déchéance, total involution, totale rupture avec le monde des humains !<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Oran….turque…espagnole….française…..arabe ….se retrouve encore une fois occupée !<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Les zombis sont là…je les ai rencontrés.<br />  <br /> <br /> Ils errent dans cette ville vide, aux murs sales, aux routes défoncées, aux femmes couvertes par des foulards islamistes et des jeans américains serrés…aux boutiques de djellabas et de corans frimant aux cotés de boutiques de père noël en peluche et de guirlande de la Saint-Sylvestre, aux hommes nonchalants et puants au moindre geste brusque de leur corps.<br />  <br /> <br /> La bivalence dans toute sa splendeur !<br />  <br /> <br /> Schizophrénique Oran.<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Ils se terrent dès la nuit tombée, derrière leur muraille en béton aux façades faïencées de bas en haut…pour ne plus avoir à repeindre, pour ne plus avoir à entretenir….mais surtout pour blanchir à jamais l’argent sale qu’ils amassent depuis qu’ils occupent la carapace vide de cette ville.<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> J’ai été à deux enterrements…deux oranais sont partis respirer ailleurs. On n’avait pour le mort, à chaque fois, que les deux minutes de la mise en terre. Ensuite rapidement sans retenu ni respect pour ceux qui viennent d’enterrer un être cher, on passe aux curiosités terrestres, aux affaires…On veut changer du dinars en euros, au noir…On veut faire des devis pour une salle de bain en mosaïque,  pour une formation  en chirurgie esthétique….<br />  <br /> <br /> Comment peut-on rêver à l’esthétisme quand au même moment on s’active pour ériger à la laideur la stèle la plus folle, la plus insensée : la destruction du beau ?!<br />  <br /> <br />  On me demande ce que je fais ailleurs et comment je fais pour vivre l’exil….je prends sans le  vouloir une tête de corniot. Je passe pour débile mentale parce que je ne suis pas resté…parce que je n’ai fait aucune affaire…aucune usine…aucun casse…aucun vol…aucun viol aussi.<br />  <br /> <br /> Il parait que je n’ai pas changé !<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Si j’ai changé, moi !<br />  <br /> <br />  En mon for intérieur je suis devenu apatride : j’ai perdu Oran et… plus encore, j’ai perdu l’espoir de la revoir.<br />  <br /> <br /> J’ai perdu la vue de la mer à partir de la route des Andalouses : ils ont tout bétonné avec leur muraille dortoir.<br />  <br /> <br /> J’ai perdu le visage joviale des oranaises : elles sont toutes couvertes par le foulard de la honte.<br />  <br /> <br /> J’ai perdu l’essentiel : ma foi en Oran.<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Oran ville plaie de mon âme et de mon corps, inculte et chaotique comme tu es devenue, tu as du voir s’enrouler autour de ta cheville, le méchant serpent, mince comme un doigt et plus puissant que le doigt d’un roi, emportant ton âme et laissant ta carapace vide aux corbeaux et aux asticots.<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Deux mille ans, tu as vécu deux mille ans Oran !<br />  <br /> <br /> Basta.<br />  <br /> <br /> <br />  <br /> <br /> Décembre 2005<br />  <br />
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