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1 août 2010 7 01 /08 /août /2010 00:00

LA PARTIE DE CARTELETTES

 

Il ne nous faut pas grand chose pour nous occuper, avec un peu d’imagination les objets les plus usuels deviennent de merveilleux jouets.
Une boite d’allumettes vide, par exemple, il suffit de découper la partie illustrée entre les deux frottoirs pour obtenir une« cartelette ».
Et peuvent alors commencer d’acharnées parties.

Le but du jeu est de retourner les cartelettes, en les frappant avec la paume de la main pour faire apparaître le coté imprimé.
Celui qui les retourne, les empoche.
La plus courante des figurines est le LE JOCKEY.
Elle représente un cavalier et son cheval rouge sur un champ de course d’un vert foncé peu courant sous nos climats.
Le ciel est d’un jaune brûlant, ce qui sied bien pour des allumettes.

 

 

 

 

 

Mais comme LE JOCKEY est la boite la plus commune, elle n’a guère de valeur. Certaines cartelettes, notamment celles venus de métropole s’échangent contre dix jockeys, voire plus.
Ce matin, sur le rebord de ma fenêtre se déroule une partie endiablée, j’ai la paume de la main droite toute rouge à force de frapper comme un malade sur ces pauvres cartelettes.

Bernard est entrain de tout rafler.
C’est alors que jaillit de son atelier le roi de la pompe diesel, il a dans ses mains trois bidons d’huile vides, attachés par le goulot à une vieille ficelle.
Quand nos regards se croisent, il porte son index à sa bouche, nous signifiant ainsi de garder le silence.
Une telle connivence de sa part, nous n’avons guère d’affinité, est quelque peu déroutante.
Il accroche la ficelle au pare chocs arrière d’une « quatre chevaux » garée en face de son atelier et glisse les bidons sous la voiture.
Ne connaissant pas le propriétaire du véhicule, nous oublions presque, ce qui s’est passé, d’autant que Bernard à chaque coup de poignet retourne les cartelettes et va nous plumer.
- Tu t’es entraîné toute la nuit ? Avec la tchamba que tu as tu devrais jouer à la loterie algérienne.
- Non il a fait brûler un gros cierge à l’église du saint Esprit.
Bernard qui est de confession israélite, éclate de rire.
- Et ça te fait rire ?
- J’imagine la tête de mon père si je rentre à l’église un cierge à la main.
Le rire devient communicatif et toute la bande glousse à qui mieux mieux.

Personne, sauf le père Fuentes qui guettait derrière ses vitres, n’a vu arriver le propriétaire de la « quatre chevaux ».
Il est grand comme un jour sans pain ou plutôt comme une baguette de chez Busquet, le boulanger de la rue de la Bastille. Il sifflote et son épaisse moustache suit la cadence de ses lèvres. Il est heureux quoi !
- Salut Fuentes, alors ça pompe toujours ?
- Alors José t’as vendu combien de tracteurs cette semaine ?
- Top secret Fuentes.
- T’as pas du en vendre beaucoup pour rouler en quatre chevaux.
- T’occupe, la belle bagnole est au garage, les clients ça les rassure une petite voiture.
Et le grand gaillard se plie pour entrer dans son automobile, c’est comme un I majuscule qui se transforme en z minuscule.
Nous ne préoccupons pas de leur conversation car pour une fois Bernard n’a pas complètement réussi à retourner l’image :
- Stop, Bernard, là c’est baraquéte.
- Baraquéte pour un gravier ?
- Ya pas de gravier qui tienne, elle n’est pas complètement retourné, c’est baraquéte et c’est à Marcel de jouer mainte…
La phrase de Georges reste en suspens, car « la quatre chevaux » a démarré et les bidons d’huiles font un tintamarre de jolata pas possible.

 

Aquarelle Georges Devaux


Nous bien sur on se marre, le grand sifflet se déplie, sort de sa voiture,et fonce sur nous. Il donne de grands coups de pied sur le tas de cartelettes qui volent partout et nous invective en nous traitant de noms d’oiseaux bizarres.
Kader qui a tout vu s’interpose :
- Arrêtes José, c’est pas les gosses.
- C’est qui alors ?
- Je te dis c’est pas les gosses et comme je suis pas un
cahuéte je ne peux pas te dire qui c’est.
-Oh ! père Fuentes,
falso, toi qui est comme le phare de Kébir à tout surveiller, tu peux nous dire qui c’est le couillon qui s’amuse à ces conneries ?
Le père Fuentes, tourne les talons et sans rien dire ferme la porte de son atelier.
José a tout compris, il tire rageusement sur la ficelle qui casse et lance-le tout sur la porte de l’atelier.
- Et nos cartelettes qui sont toutes déchirées ?
- Le père Fuentes va vous les remplacer.
- Tu parles !
Un coup de première et il démarre en appuyant rageusement sur l’accélérateur.
La partie est gâchée, plus personne n’a envie de continuer sauf Bernard, bien sur.
-Purée vas, pour une fois que je gagnais, on se fait insulter, on nous massacre les cartelettes, et l’autre devant son atelier qui dit rien, qui joue les
santicos. Tu crois pas non !
- Allez, on se casse au petit jardin.
- J’ai faim dit Robert
- C’est à dire ?
- C’est à dire que j’ai très faim et que je mangerai bien un morceau de calentica à la rue de la Bastille
- Et que c’est moi qui régale !
Et nous voilà partis pour casser la croûte, arrivés rue de l’artillerie nous faisons une halte de deux minutes au Colisée, c’est notre cinéma préféré, après le studio des jeunes, bien sur, juste pour jeter un coupd’œil sur les photos du film de la semaine : « Nous irons à Paris »avec Ray Ventura et son orchestre.
- Hé ! c’est samedi soir le cinéma.
- D’ac. Robert, allez les gars que notre Robert y va tomber d’inanition.
Comme tous les matins la rue de la Bastille est débordante de monde, nous slalomons entre les étals des marchands de légumes, les cris des vendeurs résonnent contre les murs :
- Allez madame elle est fraîche, elle est fraîche ma sardine, sardina veritable !
- À la goutte, à la goutte la pastèque !
-
Tchoumbo, higo de pala higo, la douzaine pour pas chère.
Les odeurs de fruits, de poissons, de viandes, de friture des
taillos, d’épices et de pâtisseries se combinent, s’allient, se mélangent et irriguent le cerveau avec une telle intensité que, même paupières closes, nul ne peut pas se tromper, nous sommes bien rue de la Bastille.
Cette rue rendrait fous les caméléons tant elle déborde de couleurs.
Bernard et Georges ne perdent pas le nord et ramassent les noyaux d’abricot qui traînent sur le sol, pour les futures parties de « pignols », au petit tas ou au souffre.
Nous voici à l’angle de la rue Lamoricière, l’odeur de
calentica supplante tous les autres parfums, la plaque du flan de pois chiches dégage des volutes de fumée, preuve, s’il en fallait, de la fraîcheur du produit.
- Et cinq morceaux, bien servis, si ou plait monsieur.
- Avec ou sans pain ?
- Avec, s’il est frais.
- Et ta petite sœur elle est pas fraîche ?
Avec une incroyable dextérité le pain est coupé, ouvert et la calentica installée bien au chaud entre les deux tranches, le marchand saisi ensuite une boite de « citrate de bétaïne » dont le couvercle est troué, et agite sur les sandwiches un harmonieux mélange de sel et depoivre.
- Et oila, bien chaud, bien frais, bien parisien et c’est qui, qui paye ?
- Ma mère va passer tout à l’heure, s’empresse de dire Robert.
-Aïe, aïe, aïe… elle va encore me marchander pendant trois heures, la calentica et des sous que bientôt il faut que je lui donne pour qu’elle soit contente, allez, filez vite !
On se retrouve sur un banc de la place de la Bastille.
-Hé ! Bernard, maintenant que nous sommes devant la chapelle du saint Esprit tu pourrais aller porter un cierge à la sainte Vierge, nous on te prête une allumette.
- Des cierges il a pas besoin d’en acheter il en a deux beaux sous les narines, essuie toi le nez,
mocoso, les gens y vont croire qu’on est des jaillullos de la Calère.
-Commencez pas à critiquer la Calère, ma mère elle dit que c’est le plus beau quartier d’Oran et qu’il y a plus de
lagagnosos à la place des Victoires qu’à la Calère.
- Purée ! Vous avez vu les fauteuils des cireurs de souliers ?
- On dirait des trônes de prince indiens.
- Tché ça doit rapporter gros de cirer les souliers pour qu’ils se payent d’aussi somptueux fauteuils.
-Qu’il est
bamba ce Marcel, c’est la mairie qui les a installés les fauteuils, c’était dans l’Écho d’Oran de la semaine dernière.
- Parce que tu lis l’Écho d’Oran toi maintenant ?
-Ouai, dis Bernard, chaque fois que je vais au cabinet, ma mère coupe les feuilles en quatre et on se torche avec les dernières nouvelles.
- Allez, on se tire de cette place qui me donne le cafard.
- Et pourquoi René ?
- Parce qu’à la fin des vacances on vient ici pour vendre les livres de classe de l’année dernière, acheter les nouveaux et que penser au lycée ce n’est vraiment pas le moment!
- Faudrait pas oublier le père Fuentes.
On retourne au quartier, on laisse passer la journée et demain, avec des idées bien fraîches et bien claires, on voit ce qu’il faut faire.

 

 

 

 

 

 

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commentaires

hardsten keukenblad 24/03/2015 03:00

Blog is very good, I like it! Thank you for you sharing!Your blog is really helps for my search and i really like it.

Lucas Duplan @Clinkle 24/09/2014 11:47

With incredible dexterity bread is cut open and the warm calentica installed between the two tranches, the merchant then grabbed a box of "betaine citrate" whose cover is perforated, and stirred on sandwiches a harmonious blend of salt and depoivre.

www.fashionforplay.com 04/08/2014 09:19

If we have good skills in art works, then we can make many interesting objects using any type of objects. Let it be a matchbox, matchstick, a piece of paper etc. The work done by you using matchbox is simply good.

Mancho René 04/08/2014 09:40

Merci à toi Sébastien tu étais interne en quelle année? Amitiés oranaises

Sébastien NUÑEZ 16/12/2006 09:42

bonjour,
j'étais interne au Lycée LAMORICIERE et aux récréations nous jouions "aux carticas " avec des images de footballeurs célèbres qui avaient une valeurs selon leur talent - ces images étaient gagnées dans les chewingum " GLOBO "
bravo pour ces souvenirs qui me font chaud au coeur à bientôt