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27 juillet 2010 2 27 /07 /juillet /2010 00:00

LE COUP DU PORTEFEUILLE

Robert a tout expliqué à sa mère, ce qui ne lui a pas valu les félicitations du jury :
- Mais tu te rends compte que tu nous as rendues ridicules aux yeux de tout le quartier ? Je me demande des fois qu’est-ce que tu as dans la tête.
- Mais mam…
- Il n’y a pas de mais qui tienne, qué léché ! C’est quoi cette idée de mettre de la longanisse dans la boite à lettres.
- D’habitude c’est moi qui vais au courrier…
- D’habitude tu ne dors pas à neuf heures du matin.
- J’ai fait des cauchemars toute la nuit, et sur le matin je me suis rendormi.
- Bon aller ça suffit et assez de répondre !
L’incident est donc clos, ce qui ne va pas empêcher Robert une heure plus tard de répandre de la farine sur mon palier.
Moi cela ne me dérange guère mais la voisine, qui est la concierge de l’immeuble c’est une autre histoire.
Madame Tobaruela est toujours habillée de noir, elle tient en laisse deux vieux bouledogues poitrinaires qui la promènent plutôt que l’inverse.
Elle habite Oran depuis plus de vingt ans et pourtant elle ne parle pas un seul mot de français.
En voyant la farine étalée sur le palier, elle ouvre sa porte, laisse entrer les chiens, referme à clé et part en courant en direction du Colisée.
- Tu sais me dis Robert, pourquoi j’ai étalé la farine ?
- Je vois que tu as dégueulassé l’entrée
- T’as rien compris, regarde comme on voit bien les empreintes des chiens et de madame Tobaruella
- Et alors ?
- Et ben si on fait une enquête on pourra voir exactement qui est passé par-là, tu vois cette marque se sont tes tennis, tu ne pourras pas dire que tu n’es pas passé par là.
- Tu devrais mettre une casquette parce que le Kaddour il t’a tapé fort sur la calebasse.
- Je t’assure que c’est comme ça dans les livres policiers
- Va voir madame Rivier elle connaît quelqu’un qui enlève le soleil et le mal de hojo.
- Tu ne me prends jamais au sérieux!
- Je te prends que je vais chercher un balai et une pelle et qu’on va nettoyer ces cochonneries avant que la concierge ne revienne.
Et bien vous pouvez me croire, ce n’est pas facile d’enlever de la farine, finalement j’abandonne le balai, et avec un seau d’eau et une serpillière je nettoie tout le palier.
Avec la chaleur tout est très vite sec.
Bernard nous a rejoint.
- Oh René t’es la femme de ménage de l’immeuble, si j’avais su, j’aurai amené mon Browny flash pour te faire la photo.
- Et ta sœur ?
- Bon laisse tomber, regardez les mecs le magnifique portefeuille du ravin de la Mina.
- Purée on dirait qu’il est tout neuf !
- Aller on va rigoler un bon coup !
Bernard sort de sa poche une bobine de fil à pêche, il attache le porte-feuille et déroule vingt cinq bons mètres de fil.
Le portefeuille est installé au milieu du trottoir et le fil invisible est glissé au ras de la bordure du trottoir dans la rigole.
La première victime est ma voisine du premier, elle regarde distraitement à droite, puis à gauche et mine de rien, se baisse pour ramasser le portefeuille. Bernard tire sur le fil, ce qui déplace brutalement l’objet, la voisine pousse un petit cri :
- Hou ! Qu’elle peur ! Vous m’avez bien eue, bande de chenapans.
Tous les passants tombent dans le piège et petit à petit les balcons se garnissent de curieux qui aiment bien rire des autres.
Ce qui nous amuse le plus ce n’est pas la surprise des gens quand Bernard tire sur le fil, mais leur attitude avant de se baisser pour ramasser.
Et puis Robert nous mime à chaque fois la scène ce qui déclenche des fous rires qui cessent dés qu’une nouvelle cliente apparaît.
Cette fois c’est une toute petite vieille tout de noir vêtue, sèche comme un cep de vigne et toute ridée, nous étions tellement pris par le spectacle de Robert imitant la précédente victime que nous ne l’avons pas vu arriver.
Sans aucune simagrée, pour une fois, elle se penche pour saisir le portefeuille, Bernard tire, mais le fil se coince dans la jointure des bordures de trottoir.
Le portefeuille s’ouvre et se ferme à chaque fois que Bernard donne un coup de poignet sur le fil.
La petite mémé s’agenouille et se met à prier les mains jointes en regardant le ciel.
- Jesus, Maria no soy una ladrona!
Puis elle sort un chapelet de sa poche et commence à marmonner des Notre Père et des je vous salue Marie en espagnol.
Nous sommes pétrifiés, plus personne ne rit, le désarroi de cette petite vieille nous laisse sans voix.
Finalement Robert et moi prenons notre courage à deux mains et nous rejoignons la mémé que nous saisissons chacun par un bras.
- Levez-vous, madame, ce n’est rien, juste une blague, on vous présente toutes nos excuses…..
- No soy una ladrona!
- Mais oui madame, levez-vous.
Elle finit par se lever et poursuit son chemin en marmonnant.
Nous sommes encore tout retournés par la scène qui vient de se produire quand apparaît au coin de la rue, la concierge de mon immeuble, flanquée d’un abbé de l’église du Saint Esprit et deux enfants de cœur en grande tenue d’apparat.
Un des monecillos arbore un magnifique Christ en métal argenté au bout d’une perche, le deuxième enfant de cœur trimbale un encensoir qui se ballade dans tous les sens.
Le prêtre porte une chasuble flamboyante et tient dans ses mains un missel et un mortero, pardon un petit bénitier et un goupillon.
Devant cet équipage bizarre tout le monde s’arrête ou se retourne, certains, même, se demandent qui est mourant dans le quartier.
J’essaie de rassembler le peu d’espagnol que je connais :
- Que passa señora Tobaruela ?
- Un enchiso, hijo mio, un enchisso….
- Pardon mon père qu’est-ce qu’elle dit ?
- Elle dit que quelqu’un lui a jeté un sort avec de la poudre blanche et qu’elle commence à s’étouffer.
- Mais mon père….
- Poussez-vous les enfants je vais chasser le démon de cet immeuble
La concierge pénètre dans le hall et s’exclame :
- Se a ido la cosa !
- Bien sur j’ai passé le chiffon du parterre.
- ça suffit, sortez de là les gosses
L’abbé sort des espèces de pierres d’un petit sac il emplit la cassolette de l’encensoir et avec une allumette il met le feu aux pierres d’encens.
L’enfant de cœur agite dans tous les sens l’encensoir pour que la fumée acre qui s'en dégage emplisse les couloirs de l’immeuble et chasse le démon.
Le prêtre à grands coups de goupillon asperge le hall d’eau bénite en récitant des prières en latin.
Un attroupement commence à se former autour de l’immeuble, certaines vieilles dames donnent la réplique au curé.
Nous ne pouvons plus nous retenir, nous partons en courant pour exploser de rire dans le couloir de chez Robert.
- Qui cherche des empreintes, trouve un curé.
- C’est un beau proverbe
- Il avait de beaux habits le curé
- On appelle ça les ornements sacerdotaux
- T’en sais des choses Bernard !
- C’est pour cela qu’ils sont venus à pieds.
- Qu’est-ce que tu racontes Robert ?
- Je dis qu’ils sont venus à pieds parce que « les ornements ça sert d’auto».
Les éclats de rire fusent, les tapes cinq se succèdent, des larmes de joie emplissent les yeux.

 

 

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26 juillet 2010 1 26 /07 /juillet /2010 00:00

PIGNOLS

Ce samedi après midi nous jouons au petit tas avec les pignols, pour une fois c’est moi qui gagne.
- Purée, René t’as de l’atteint aujourd’hui.
- Pourquoi aujourd’hui, j’ai pas de l’atteint d’habitude ? et puis qu’est-ce que tu manges encore Marcel ?
- Des torraïcos…
- Tu dois avoir le ver solitaire pour avoir toujours faim, torraïcos, cacahuetes, tramusos, jujubes, calentica….
- T’en veux ?
- Non-merci, je vise mal la bouche pleine.
Mon bras est ferme et mon noyau d’abricot dégomme le petit tas, mon petit sac de jute se gonfle un peu plus.
Assez brutalement le ciel s’assombrit, le vent se lève avec une violence incroyable, il fait presque nuit, un immense éclair zèbre le ciel. Le tonnerre qui lui succède fait vibrer toute la rue, inutile de dire que les pignols sont vite rangés.
D’énormes gouttes de pluie commencent à claquer sur le sol. Éclairs et tonnerres se succèdent, la pluie devient drue, un vrai rideau épais, en un clin d’œil la rue se transforme en rivière, les gens courent se mettre à l’abri sous les arcades de la rue d’Arzew.
Nous nous engouffrons dans le couloir de chez Bernard, nous sommes trempes et pourtant nous ne sommes pas restés sous la pluie, le temps de faire vingt mètres et nous voilà mouillés comme une soupe.
Cette pluie va faire du bien car depuis quelques jours c’est une étouffante chaleur torride.
Petit à petit les roulements de tonnerres s’estompent et s’éloignent, le soleil revient, la chaussée fume sous l’effet de la chaleur
- On devrait aller au ravin de la Mina, dit Marcel
- Pourquoi faire ?
- Dans quelques temps on ne pourra plus y aller à cause des travaux et avec une telle pluie on pourra facilement récupérer de l’argile.
Drôle de surprise, une immense palissade nous interdit l’accès au ravin.
- Aousse moi que je fasse cabessica, dit Robert.
Je croise mes doigts, Robert y glisse son pied droit et se soulève. Avec sa main gauche il saisit le haut des planches, pose ensuite ses deux pieds sur mes épaules et tout doucement il lève la tête jusqu’à ce que ses yeux dépassent le haut de la palissade.
- Alors ? Crie tout le reste de l’équipe.
- Il y a des grands trous pleins d’eau avec des ferrailles en forme de canes qui sorte de l’eau.
Ce qui veut dire que le chantier a bien commencé, les fondations du futur boulevard Front de Mer sont coulées et les ferrailles en forme de canes sont la future liaison avec les piliers.
- Ya du monde ?
- Walou !
- Même pas un garde ?
- Rewalou.
Ha ! Le garde si moi je ne m’en rappelle pas, mes fesses s’en souviennent.
Aux quatre Chemins entre saint Eugène et Dar Beïda il y a une route bordée de magnifiques mûriers. A l’époque des vers à soie, à la fin du printemps, on monte aux quatre chemins et c’est vrai que l’on massacre un peu ces pauvres mûriers. Mais les vers à soie sont très délicats, ils n’aiment pas la salade, ils n’aiment que les feuilles de mûrier.
Alors si tu veux avoir de beaux cocons dans ta boîte de souliers il faut des feuilles de mûrier. Tu peux les acheter, face à l’école Jules Renard le marchand de bonbons te vend des feuilles de mûrier mais elles valent le gusto et la gana, du moins pour nos bourses plates.
Le jeudi matin nous allions faire une razzia aux quatre chemins, nous mettions de coté la consommation de nos vers à soie, et l’après midi à la sortie du studio des jeunes, à cent sous la branche, nous gagnions vite et bien notre vie.
Mais voilà un jeudi matin juste à la fin de la récolte, je suis sur un arbre et je vois les copains détaller
- Le garde, René, taillo…
Au moment ou j’atteins le sol, une détonation claque et une violente sensation de brûlure viens inonder le bas de mon dos, mais cela me donne une accélération suffisante pour ne pas être rattrapé.
Pendant quinze jours j’ai eu du mal à m’asseoir, c’est pourquoi les gardes je m’en méfie maintenant.

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25 juillet 2010 7 25 /07 /juillet /2010 19:24

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24 juillet 2010 6 24 /07 /juillet /2010 00:00

Robert est toujours sur mes épaules et maintenant il ne fait plus seulement cabessica, il a entièrement passé sa tête au-dessus de la palissade.
- Au fond à gauche il y a un passage, dit Robert, baisses toi doucement René.
Je plie les jambes, Robert saute et hop ! Direction le bout de la palissade.
- Faites gaffe ça glisse !
- Mais qu’est-ce qu’ils ont fait de notre Mina ?
Le terrain est un peu apocalyptique, tout est gris blanc, sauf les ferrailles noires en forme de canes qui émergent des trous d’eau. Le passage d’engins pour faire les trous a tout saccagé, il n’y a guère de trace de verdure.
Nous nous dirigeons vers la source qui coule à gros bouillons, garder l’équilibre dans ce bourbier glaiseux n’est pas chose facile et plus souvent qu’à notre tour nous nous retrouvons sur les fesses.
- Bon, Marcel tu ramasses de la terre glaise et on se tire, Marcel….Mais il est ou ?
- Regardez, son bras qui dépasse du trou !
Marcel est tombé dans un des trous de fondation des piliers, heureusement il a pu s’agripper à une des ferrailles, nous nous précipitons pour le sortir de ce bourbier, il est enduit de la tête aux pieds d’un coulis d’argile.
Il est tout tremblant, pas de froid parce que le soleil est ressorti, mais il a eu très peur, seul il se serait certainement noyé, en quelque sorte nous lui avons sauvé la vie, nous sommes des héros quoi !
- Allez ouste à la petite source ! On va essayer de te faire une beauté, il faut te rincer et avec la chaleur tu seras vite sec.
- C’est quelle heure ? demande Marcel
- Sept heures, t’es pressé ?
- J’ai rendez-vous avec mes parents à huit heures, nous allons au Colisée voir « les vacances de monsieur Hulot »
Avec de vieux chiffons ramassés sur place et rincés dans la source nous lui refaisons une beauté.
- Voilà t’es beau comme un camion Latil dit Bernard.
- Dommage qu’on a pas de l’estropajo, on t’aurai briqué comme un sou neuf.
- Déjà me de lios l’estropajo c’est pour la vaisselle.
- Allez ouste on remonte au quartier !
- Et doucement parce que ça glisse !
- Purée tché on a même pas ramassé d’argile, s’inquiète Georges.
- Nous non, mais Marcel oui, c’est sur qu’il n’aura pas de rhumatismes, et dire qu’il y en a qui payent pour faire ça, tu te rends compte la chance que tu as, demain tu prends un billet la loterie algérienne.
Le ciel se plombe à nouveau comme si la pluie allait refaire son apparition, il est vingt heures et il fait presque nuit.
Nous venons d’arriver rue Elisée Reclus, nous sommes à hauteur de la boucherie chevaline, les parents de Marcel sont sur le seuil du numéro 11 et font de grands signes.
Marcel tape un sprint pour rejoindre ses parents et les voilà partis pour le cinéma.

Pendant deux jours aucunes nouvelles de Marcel, sa mère nous a fait savoir qu’il était puni et qu’il ne fallait plus qu’il joue avec des voyous comme nous.
Cette fois la sentence est très dure, car seul, Marcel aurait périt noyé, nous lui avons sauvé la vie, et nous sommes traités de voyous.
Les jours passent et nous sommes rarement au quartier car des qu’il se commet une « tonterilla », c’est nous qui sommes accusés.
Sauf aujourd’hui ou Georges allié à Bernard dispute une partie de « pitchac » contre Robert et moi.
Le pitchac s’est modernisé, autrefois composé de franges de papier glissées dans des pièces de monnaie trouées, il est maintenant formé de rondelles de chambre à air de roues de vélo, assemblées par une ficelle.
C’est un véritable jeu d’adresse et de jonglage avec les pieds, les genoux, les cuisses et la tête. Le pitchac ne doit jamais toucher terre, sinon l’on perd son tour.
Il faut marquer des buts à l’adversaire et donc le tir a un rôle primordial et la « javalette » vaut deux points.
Cette insidieuses javalette déroute l’adversaire, de l’intérieur du pied il faut tirer en passant derrière la jambe d’appui. L’adversaire s’attend à une nouvelle passe et la botte secrète, difficile à exécuter marque deux points.
Le tir direct est interdit, il faut jongler puis tirer.
Les javalettes de Georges sont meurtrières et Bernard fait des exploits sur tous mes tirs, lui d’habitude goal passoire, fait un sans faute et nous sommes entrain de ramasser la peignée du siècle.
Robert engage deux jongleries pied droit, il me passe le pitchac et au moment ou je tire une boule de papier descend du ciel, ce qui surprend Bernard et but enfin !
- C’est de la triche ! S’insurge Bernard, j’ai été gêné par la boule de papier !
- Comme si c’était de notre faute et si tu as été gêné c’est bien fait ! Ajoute Robert. Ça suffit la « tchamba » et puis c’est quoi ce « papelico » ?
- C’est l’écriture de Marcel assure Georges en défaisant la boule de papier. Écoutez ce qu’il nous raconte :
« Mes chers amis, je suis puni et je passe mes journées à faire des dictées, des problèmes, des rédactions, des traductions d’anglais et tout le toutim.
Quand nous sommes arrivés au cinéma les lumières commençaient à s’éteindre dans le cinoche il y faisait une chaleur d’enfer.
Les actualités françaises avec les danseuses, le train qui te vient dessus et le coq de Pathé journal pour commencer, un documentaire sur la fabrication du fromage qui durait, durait, durait : j’ai failli m’endormir, heureusement un dessin animé de Popeye le marin et sa copine Olive m’a réveillé.
Puis la lumière est revenu d’abord tout doucement, pendant les réclames d’Afrique Film et à la fin quand le petit noir dit « Afrique Film 13 rue Aubert Alger » en tournant les yeux, la lumière est revenue complètement et c’est là que ma maman a poussé un énorme cri qui a fini de me réveiller.
Tous les regards de la salle étaient tournés vers nous.
- Mon Dieu mon pauvre Marcel il est statufié ! hurlait ma mère
C’est vrai je ressemblais à une statue, la glaise avait complètement séché, j’avais l’impression d’être dans un moule.
- Regardes chérie, il bouge, dit-elle à mon père, vite, il faut l’amener à la clinique.
- Mon fils qu’est-ce qui t’arrive ! Viens vite viens.
On dérange tout le monde à chacun de mes pas des morceaux de glaise sèche tombe sur le sol.
On peut nous suivre à la trace, les gens commencent à rigoler, mon père est rouge de honte.
Arrivés dans le hall, maman met de la salive sur un mouchoir et me frotte la figure.
- Mais c’est de la boue, mais tu es plein de terre. Elle me secoue frénétiquement, la glaise se détache et jonche la moquette du cinéma.
Puis les « calbotes » commencent à pleuvoir, du Colisée jusqu’à la maison, heureusement que l’on habite pas loin.
Voilà, il ne faut pas en vouloir à mes parents, mais la peur et la « rachma » devant tout le monde….
En tout cas merci de m’avoir sauver la vie.
Et c’est signé Marcel.

Madame Rivier, fidèle à elle-même, est montée chez Marcel et a tout expliqué à ses parents.
Pour se faire pardonner de nous avoir traité de voyous sa maman nous a préparé une bonne agua limon et Marcel n’est plus puni.
Quand a nous La Mina c’est fini !

Le nouveau front de mer franchit le ravin de la mina

 

 

 

 

 

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23 juillet 2010 5 23 /07 /juillet /2010 00:00

BOURIGUETTE ou COSCOLETTE

La maman de Marcel nous a payé le cinéma au « RIALTO » ou Robert Taylor est Ivanhoé.
A la sortie du ciné, les têtes pleines de tournois et de batailles, nous arrivons au quartier et en deux temps trois mouvements, nous nous fabriquons de superbes épées en bois.
Mais qui dit chevaliers dit cheval et le débat est toujours le même est-ce que l’on porte le cavalier à « coscolette » ou à « bouriguette »
A bouriguette le cavalier qui est sur le dos du porteur n’est pas trop libre de ses mouvements, tandis qu’à coscolette où il est sur les épaules il voit mieux l’ennemi et peut frapper juste, mais l’équilibre est moins stable qu’à bouriguette et les chutes plus graves.
Et puis jouer Ivanhoé, le héros, tout le monde veut le rôle, alors que Jean sans Terre, le traître, personne ne souhaite jouer le personnage.
Finalement nous passons plus de temps en chicaillas et en discussions qu’en jeu pur car les cavaliers seront toujours les plus minces et les chevaux les plus grands.
Moralité Robert et Marcel se retrouvent tout le temps cavaliers.
Mais il faut voir Georges hennir et lancer des ruades, le cavalier ne doit pas avoir le mal de mer, les coups d’épaule sont de véritables estocades, aussi meurtriers que les coups d’épée.
Les porteurs commencent à fatiguer et la partie tourne court.
Assis sur le tranquico de l’entrée du 11 nos cavaliers reprennent leur souffle.
La concierge, arborant un énorme tablier à bavette bleue, garnie de pinces à linge, s’encadre dans la porte et nous lance :
- Je vous ai déjà dit de ne pas faire des « estations » devant l’entrée.
L’imposante stature de la gardienne ne permet pas la moindre contestation, on ne peut que s’exécuter, la tête basse.
Rejetés et ballottés de tout les cotés de la rue, il nous faut de l’air et de l’espace, nos terrains d’aventure se rétrécissent, il faut trouver un nouveau point de chute ou l’espace permet de s’exprimer sans déranger les autres.
L’attrait de l’interdit finira par gagner et comme César franchi le Rubicon nous franchissons la route du port.


LE PORT


La Mina étant fermée, il nous faut faire un grand détour, aller jusqu’au lycée Lamoricière, couper à travers le petit Vichy et dans le grand virage de la rampe Vales, prendre l’escalier en bois des Ponts et Chaussées.
Nous y croisons des dockers, le sac de jute sur la tête ou sur l’épaule, qui remontent du port et grimpent péniblement, harassés de fatigue, les marches de bois.
Nous franchissons la ligne de chemin de fer et nous voici sur une autre planète : le port.
Deux rampes d’accès, à droite : le quai Beaupuys, à gauche : le quai du Sénégal, entre les deux le quai de l’horloge, le quai le plus connu des oranais, le plus fréquenté par les fonctionnaires, qui ont droit à un passage gratuit pour la métropole, tous les deux ans et les curistes, qui vont se refaire une santé de l’autre coté de la méditerranée.
Le quai de l’horloge c’est en fait trois quais : Marseille, Sète et Port Vendres.
De magnifiques paquebots viennent s’y amarrer, le ville d’Oran, le Kairouan, tout blanc, le seul à ne pas être noir, avec la ligne de flottaison rouge.
El Mansour, ville d’Alger, Sidi Bel Abbes, Sidi Ferruch, El Djezaïr : des noms qui ne demandent qu’à nous faire voyager et nous embarquer dans les plus beaux rêves.
Et puis sur le fronton des bâtiments : C.G.T., C.N.M., S.G.T.M., des sigles qui annoncent le grand large.
Le plus grand se situe sur le quai de Marseille, jouxtant le quai Beaupuy. Des lettres immenses affichent« COLIS POSTAUX ».
Au début, c’est la découverte à petites doses.
Les immenses grues du quai du Sénégal et Beaupuy, ressemblent à des monstres préhistoriques, veillants sur leurs quais, cet effet dissuasif nous cantonne pour l’instant au quai de l’horloge.
Il y a toujours un va et vient incessant en cet endroit du port, ce qui nous permet de passer inaperçus au milieu des touristes et curistes de tous poils qui arrivent ou qui partent.
Notre première découverte sont les défenses.
Les défenses sont constituées de vieux pneumatiques de poids lourds, jointes par un madrier et retenues au quai par des chaînes.
Les défenses protègent les quais lors de l’accostage des navires et bien sur les embarcations de toutes sortes, contre les chocs avec les quais.
Les pneumatiques qui sont à un bon mètre sous les quais forment un magnifique abris pour notre petite taille et une avancée vers la mer.
Très vite cela devient un jeu de sauter du quai et de se retrouver accroupis sur les vieux pneus, invisible aux passants des berges.
Bon d’accord, Bernard a un peu glissé et s’est retrouvé tout habillé dans l’eau, mais il fait très chaud et nous avons, tous, sauté, pour le sortir de là, car il est le seul de la clique à ne pas savoir nager.
Un vieux pécheur nous a lancé une corde et nous voilà sur la terre ferme, à nous ébrouer comme des corniauds.
Fin juillet, mon frère dont les vacances s’achèvent, va regagner la métropole pour poursuivre ses études.
Toute la tribu est sur le quai pour accompagner son départ, maman, ma sœur, ses copains, sa fiancée.
Je ne sais ce qui me passe par la tête mais soudain je décide de montrer ma science du port :
- Maman, maman je vais me baigner
Je pars en courant et d’un bond je suis sur une défense ou je reste accroupis
- Renééééééééé ! il est fou ! il ne sait même pas nager !
Lulu le copain à mon frère, se lance tout habillé à l’eau pour me porter secours.
Les cris de maman ont attiré les badauds, un attroupement se forme.
Je me déplie tout doucement et ma tête apparaît, au-raz du quai.
Lulu l’air piteux et humide apparaît sur le quai dégoulinant de détritus car en cet endroit l’eau du port n’est guère ragoûtante.
Grâce à la fiancée de mon frère j’évite la raclée du siècle, car elle se porte en écran entre maman et moi :
- Il voulait juste faire une blague….
- Et puis quoi encore ? Que j’ai le cœur qui va sortir de la poitrine et ce « povre » Lulu qu’on dirait un « basulero » qui sort de l’égout ! Excuses toi grand voyou.
- Pardon Lulu, pardon à tous
Le vrombissement de la sirène du Kairouan qui va quitter le quai me sauve la mise, tous le monde agite des mouchoirs en direction de mon frangin, seule Jeanine, sa fiancée lui lance d’énormes et fougueux bisous.
Les hélices brassent le fond du port et forment un magistral remous.
- Regarde le bouillonnement, dit maman, toi et Lulu en saubressade que vous alliez être transformés.

 

 

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21 juillet 2010 3 21 /07 /juillet /2010 00:00

Maman a vite compris que le port n’était pas très étranger pour moi, donc j’avais désobéi.
J’ai droit à toutes les leçons de morale, en long en large, en travers et même plus, sur les dangers du port :
La mer, les hélices de bateaux, la noyade, les engins en circulations, les grues, les trains, les mauvaises fréquentations…
Je mets les yeux dans le vague, acquiesçant par des hochements de tête et comme dit le poète je dis oui avec la tête et pense non avec le cœur
- Et ne fais pas semblant de m’écouter, parce que le martinet il ne demande qu’à servir.
Le martinet, je l’ai caché dans la chasse d’eau des cabinets, depuis plusieurs semaines déjà.
- Si tu continues à désobéir à la rentrée je te mets en pension chez les pères blancs.
- Mais maman
- Il n’y a pas de mais maman qui tienne, et tu vas voir, eux, ils vont te dresser les côtelettes.
Dans ces instants il faut se faire tout petit, essuyer la vaisselle, mettre la table, et arme fatale, se jeter dans les bras de sa mère et la couvrir de baisers.
- Grand falso, tu sais trop bien faire les pamplinas, allez vas te laver les mains et à table.
- Oui maman chérie.

Deux jours plus tard, les promesses tombent dans les oubliettes, l’attrait du port est trop fort, et la cane découverte à la Mina se morfond dans sa cachette au fond du couloir.
Elle ne demande qu’à montrer son savoir-faire, même entre des mains inexpertes.
Le pêcheur du quai de l’horloge, est toujours là, mais à chaque coup de sirène de bateau son corps frémit, ses yeux s’embrument, son regard saute la grande jetée, comme s’il voulait rejoindre son âme, restée la bas au pays.

Même si nous ne comprenons pas toujours ce qu’il nous dit, car il parle espagnol, le grand-père devient notre professeur de pêche et à condition de nous taire, il nous laisse l’observer.
Très vite la pêche au port n’a plus de secret pour nous, la quantité et la composition de l’amorçage ou bromedge, l’appât en fonction des poissons à prendre, le type d’hameçon, la longueur du bas de ligne, le nombre de petits plombs pour lester, nous enregistrons tout.
Bien sur que toute la bande ne suit pas les cours de pêche, une bonne partie fait d’autres découvertes et commence à imaginer, de nouveaux jeux avec les installations portuaires.
A l’angle des quais de Marseille et Beaupuy un gros tuyau déverse dans le port des résidus qui attirent les poissons.
Marcel et Robert vont mettre au point la pêche à l’hameçon voleur, un gros plomb flanqué d’une trentaine d’hameçons. Ils laissent couler leur ligne au droit du tuyau et d’un coup sec la remonte les hameçons accrochent des petits poissons presque à chaque remontée, ces poissons servent ensuite, une fois broyés et mélangés avec du pain à faire une pâte excellente pour l’amorçage.
Georges qui a une sainte horreur du poisson et que la pêche à la ligne ennuie très rapidement va user de toute son ingéniosité pour fabriquer un magnifique « salabre » unique sur tout le port, du fort Lamoune au Pedregal.
Un gros fil de fer, un morceau de filet de pêche, un manche à balais et une grosse lame de scie trouvée dans la poubelle de l’atelier de rectification vont se transformer en épuisette et grattoir à moules et coquillages.
Les petits escargots de mer sont nos premiers appâts. D’abord les trouver et les ramasser, casser la coquille puis extraire la bête et enfin l’enfiler sur l’hameçon, sans trop se piquer les doigts. La première fois que des petites ondes se forment autour du bouchon l’excitation gagne toute la bande.
- Ferre ! Ferre !
- Attendez le bouchon n’a pas fait un « capuson ».
Je ne finis pas ma phrase car le bouchon à plongé violemment, un coup de poignet et la canne me transmet des vibrations, le poisson est pris. Le sillon de la cane se courbe, le poisson résiste, c’est une grosse prise.
- Georges le salabre vite !
- Je suis prêt, dit-il en tendant l’épuisette, remonte doucement.
Je remonte, ça vibre et soudain le poisson est hors de l’eau, il est presque noir avec des yeux globuleux.
Toute la bande nous entoure pour ne pas manquer la première prise, plus une troupe de badaud et tout ce beau monde éclate de rire.
- Un gabotte et tu nous déranges pour un gabotte.
- C’est quand même un poisson ! Que leche ! Si j’avais péché une tchancla je comprendrai, mais purée mon premier !
- Da me lo, hijo, da me lo, esta gente no sabe lo que es la ambre.

Le papi prend, mon bas de ligne, change l’hameçon pour un bien plus gros, d’une innommable boite en fer il sort une sardine, avec des ciseaux tout rouillé et plein d’écailles il en découpe un morceau, de sa poche il extrait un vieux bas de femme, il tire un fil et avec il entortille le morceau de sardine autours de l’hameçon.
Du fond de son « sarnatcho » il extrait une petite masse informe entourée d’un chiffon humide, il en soutire une grosse pincée qu’il transforme en boulette et l’envoie juste devant moi.
Par gestes, il m’invite à lancer ma ligne.
Les petites ondes caractéristiques de l’attaque de l’appât commencent à apparaître autour de mon bouchon. J’ai une forte envie de ferrer, il faut que je me fasse drôlement violence pour ne pas donner le coup de poignet.
Ma patience est fortement récompensée, le bouchon s’enfonce avec violence dans les eaux du port.
Je ferre, la cane vibre et tout mon corps tremble
-Georgeeeeees ! Cette fois c’est pas un gabote !
Le sillon est plié, et des reflets d’argent annoncent une belle prise, je remonte précautionneusement la ligne, Georges glisse l’épuisette sous la prise, un magnifique sar, qu’il ramène sur le quai, je saute, je trépigne de joie, les sar frappe violemment le quai de sa belle queue barrée de noir.
Avec la même amorce, la première tranche de sardine du papi trois magnifique sars et une oblade de taille raisonnable, deux cents à deux cent cinquante grammes.
- Allez les artistes il est quatre heures il faut remonter au quartier.
- Et comment tu sais l’heure qu’il est ? demande Robert
- Purée si au quai de l’horloge tu sais pas l’heure qu’il est, faut aller chez l’enculiste.
- Quand on va chez l’enculiste c’est pas pour les yeux, péaso mona, l’oculiste !
- Hola carica chicha mélon, si on peut plus dire des tonterillas de temps en temps….
Et c’est en se racontant des blagues un peu tirées par les cheveux que l’on reprend le chemin de la rue Élisée Reclus.
Il est pas loin de six heures de l’après midi et si ma mère me chope avec la cane à pêche, bonjour les pères blancs à la rentrée.
- Demain casse croûte à la maison, à neuf heures, des beaux poissons et ce que vous apporterez.
- Moi, le poisson…dit Georges, j’amènerai un camembert « TOUKREM » avec des fleurs en plastique dedans.
- Je porte du pain dit Robert.
Sitôt chez moi je cache la pêche miraculeuse derrière le pain de glace de la glacière et la cane dans le couloir qui mène aux caves, une bonne douche bien savonneuse, et maman peut arriver, je suis comme un sou neuf.
Et la fête dure une bonne partie du mois d’août, le matin casse croûte avec la pêche de la veille, puis platicos, tour de France, Tchintchirimbola, cartelettes, parties de pignols, de billes, capitoulé, bourro flaco, tu l’as.
La rue raisonne de nos cris, nos rires, nos engueulades, la vie quoi.
L’après midi : le port.
Kader le laveur de voitures, dont le meilleur ami est poissonnier rue de la Bastille, nous approvisionne en appats, crevettes, sardines et quand la pêche est bonne nous lui offrons, une dorade, un pagre ou une salpa.
Une fois au port nous partageons les amorces avec le papi, dont les conseils font de nous des vrais pros.
Les quais n’ont pour nous plus de secret, il n’y a qu’au Pedregal ou nous ne sommes pas les bienvenus, les pêcheurs du coin nous demandent d’aller nous faire voir ailleurs, comme s’ils étaient propriétaires des blocs qui forment l’entrée du port.
Alors de temps en temps Georges balance un stacaso sur un des bouchons et quand le pêcheur ferre comme un fou nous, » on se pisse de rire » et bien sur on se fait traiter de mocosos et de toutes sortes de noms d’oiseaux.
A l’arrière du quai de l’alfa, sur une esplanade gît une énorme hélice, vu la taille de l’engin on peut imaginer l’immense bateau qu’elle devait pousser.
L’esplanade devient terrain de foot et l’hélice notre vestiaire, nous y déposons tricots de peau et chemises, le ballon est souvent improvisé, tas de vieux chiffons tenus par une ficelle.
Parfois des gamins d’autres quartiers ont un vrai ballon et alors c’est la fête.
Le retour au quartier, même si la pêche a été infructueuse, se fait dans la même bonne humeur.
Après la boucherie chevaline, nous voici rue Élisée Reclus, à l’autre bout devant chez Muños, les pièces détachées auto, apparaît maman.
Catastrophe ! J’ai la cane à la main, plus la boite d’appâts et…trop tard, maman m’a vu.
Mais que fait-elle à si tôt devant la maison, et le travail ?
- D’où tu viens ?
- Du petit jardin et..
- Et au petit jardin avec la cane à pêche tu pêchais dans le bac à sable ?
- Euh….
- Tu te fous de moi, tu viens du port et tu sais ce que je t’ai dit si tu allais au port ?
Les coups commencent à pleuvoir, d’abord avec les mains, puis avec la cane à pêche, ensuite des craquements se font entendre, la cane que maman explose rageusement contre le trottoir.
Les larmes inondent mes yeux, d’accord je l’ai bien cherché, mais la cane elle n’y est pour rien, je ne sens pas les coups, mais ma cane…
La fête ne fait que commencer, car si maman est la si tôt c’est qu’elle a rendez-vous avec le plombier.

 

 

 

 

 

 

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20 juillet 2010 2 20 /07 /juillet /2010 00:00

 

 

 

Le plombier arrive avec sa grande musette en ferraille, ce qui me sauve la mise pour l’instant.
- Alors, madame il n’est pas sage votre fils ?, Expliquez-moi ce problème de chasse d’eau.
- Il va me faire devenir chèvre ce bandillo, venez voir, elle coule tout le temps et toi vas te laver et surtout, que je ne t’entende pas.
- Avez vous un escabeau, madame ?
Le plombier grimpe sur le marche-pied, soulève le capot en fonte de la chasse. Une grosse moue envahie son visage :
- C’est vraiment un bandillo votre fils, j’avais encore jamais vu ça….
Il tient entre ses doigts un manche en bois d’où pendouillent des lanières de cuir en décomposition
- Que zako ?
- Un martinet madame, un martinet, mais vous pouvez en acheter un autre parce que celui la« esta echo polvo. »
- Mais, il me les fera toutes aujourd’hui !
- Aujourd’hui, non parce que vu l’état de l’engin, ya un moment qu’il marine la dedans. Voilà c’est réparé.
- Et je vous dois ?
- Rien du tout pour cette fois
- Au moins une petite anisette ?
- Allez, mais vite fait
Maman s’est calmée, le martinet gît lamentablement sur la toile cirée, ma cane à pêche, cassée en mile morceaux encombre la poubelle.
- Maman…
- Toi, tais-toi, ce soir une tasse de caldico no te canses y à dormir, demain je téléphone à tata Juliette et tu vas finir les vacances à Saint Maur, la bas il n’y a pas de port et toujours quelqu’un pour te surveiller et puis je m’occupe des pères blancs pour la rentrée.
Le “caldico no te canses” traduit mot à mot « la soupe sans se fatiguer ».
C’est bien rare que maman utilise les soupes toutes prêtes en sachet, mais elle y ajoute des vermicelles, cheveux d’ange, et l’estomac est ainsi bien calé.
A son tour ma sœur rentre du boulot.
- Tu es bien sage, mon René, C’est quoi tout ce désordre, ya eu un terremoto ou quoi ?
Bonsoir, maman, bonsoir monsieur, alors cette chasse elle avait quoi ?
- Demandes à ton frère qui a horreur du désordre et qui avait rangé méticuleusement le martinet.
- Ca ne m’étonne pas de toi, grand bandit ! Mais tous ces bouts de roseau c’est quoi ?
- C’est ce qu’il reste d’une cane à pêche à qui j’ai enlevé le goût d’aller vagabonder au port.
Le plombier est parti, je prends un slip et un tricot propres et je m’éclipse au cabinet de toilettes.

 

 

 

 

 

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19 juillet 2010 1 19 /07 /juillet /2010 00:00

La nuit est sans fin, je tourne, je vire, j’ai chaud, je transpire, lorsque je finis par m’endormir, mon sommeil est peuplé d’affreux cauchemars ou d’immenses pères blancs coiffés d’une chéchia rouge, et vêtus d’une robe de bure immaculée, me fouettent avec un martinet tout gluant et dégoulinant.
Le soleil m’éblouis si fort que je cligne des yeux, dans un brouillard je distingue maman, un verre à la main, un cachet dans l’autre.
- Bois mon fils, tu as de la fièvre et calmes toi, je t’en supplie ne crie plus, tu n’iras pas chez les pères blancs.
J’ai du hurler dans mon cauchemar, j’ai chaud. J’avale le cachet pendant que maman prépare un grand mouchoir, avec de l’ouate qu’elle imbibe de vinaigre, elle roule le tout et m’entoure le front avec cette préparation.
Avec un gant de toilette humide elle me frotte délicatement les joues et me couvre de baisers.
Mes paupières sont de plus en plus lourdes, maman s’est assise au bord du lit, un sourire plisse mes lèvres et je sombre dans un sommeil profond.
Quand j’entrouvre à nouveau mes yeux debout devant mon lit se trouvent maman et monsieur Perello le voisin du deuxième étage.
Monsieur Perello est préparateur dans une grande pharmacie oranaise. Il me fait tirer la langue, me regarde droit dans les yeux en soulevant mes paupières et enfin tâte mon ventre.
- Comment te sens-tu ?
- J’ai la tête qui bout, on dirait qu’il y a un match de pitchac là dedans et dans mon ventre j’ai les intestins qui me font comme des nœuds.
- Qu’as tu mangé ?
- Juste une assiette de » caldico no te canses », s’empresse de dire maman.
- Oui, mais avant ?
- Nous étions au port, il faisait très chaud, les poissons ne mordaient pas, Marcel a sorti du « sarnacho » un gros sac qu’il avait acheté « au roi des bonbons » sous les arcades et nous l’avons liquidé à la six-quatre-deux.
La sentence tombe
- Une bonne lavativa, madame Mancho, et en fin d’après midi vous irez chez la « courandera » de la place Hoche, je vais la prévenir, pour qu’elle lui enlève le soleil.
- Et tu verras René, plus de pitchac dans la tête tu pourras y jouer avec les pieds.
J’esquisse un sourire mais j’ai la tête dans un étau et le lavement qui va venir m’inquiète.
Toutes les Oranaises, et maman ne fait pas exception, ont dans leur trousseau l’outil de torture qui sert à nettoyer les intestins.
C’est un bocal en tôle émaillée bleu-ciel, à sa base un tuyau en caoutchouc qui se termine par une canule, avec un petit robinet en bakélite noire..
Un litre et demi d’eau tiède, une cuillère à soupe d’huile d’olive, une chorreta pour la canule afin qu’elle fasse suppositoire indolore et quand le robinet s’ouvre, tu te transformes en baudruche.
Quand maman retire la canule, je serre les fesses, j’ai peur d’inonder la maison tellement je me sens gros, j’ai l’impression que la citerne qui est sur la terrasse s’est vidée dans mes tripes.
Je finis par m’assoupir, mais très vite des gargouillis m’éveillent, heureusement maman qui pense à tout a mis au pied du lit un seau hygiénique, j’ai juste le temps de m’élancer sur ce trône et j’ai l’impression d’être un lavabo qui se débouche.
Quand je me relève j’ai les jambes qui flageolent, j’ai l’impression de flotter dans mon pyjama, je me jette dans les draps et je me rendors.

Le téléphone arabe fonctionne vite et mieux que celui des P.T.T. pourtant le central automatique est juste derrière chez nous, à l’angle de la rue Floréal Mathieu et de la rue Alsace lorraine.
 

Tous les copains savent que je suis malade et bientôt toute une troupe est autours de mon lit.
- Alors tu te sens mieux, ? s’inquiète Robert
- Tu as eu droit à la lavativa, ma mère fait bouillir des oignons, pendant une heure et le bouillon tu l’avales par les fesses
- La mienne dit Bernard achète des herbes, spécial lavement, à la Pharmacie.
- Arrêtez, maman mets deux cuillères à soupe d’huile d’olive et je vous jure que ça fait un sacré effet. Et c’est pas fini cet après midi il faut que j’aille chez madame courant d’air.
- Qu’est-ce tu racontes, t’as encore la fièvre ?
- Je t’assure maman m’emmène à la place Hoche, chez madame courant d’air. Et puis vous avez qu’à lui demander, hein maman ?
- Qu’est-ce que tu veux hijo mio ?
- Je répète que monsieur Perello a dit que tu dois m’amener chez madame courant d’air.
- Madame courant d’air ? Maman éclate de rire, mais non, bourricot d’Espagne, la courandera, en espagnol guérir se dit curar et celle qui guérit est la curandera, la guérisseuse.
- Tu me fais un drôle de courant d’air
Maman, les copains, tout le monde rigole et je ne tarde pas a en faire autant.
Je ne connaissais pas son nom dit Georges, mais désormais ce sera madame courant d’air de la place Hoche, celle qui enlève le soleil.

 

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18 juillet 2010 7 18 /07 /juillet /2010 00:00

 Les copains sont partis, maman me fait avaler, une soupe, une vraie, qui a cuit à petit feu toute la matinée, une tranche de jambon, une petite vache qui rit et une banane.
Je n’ai plus mal au ventre, mais mes jambes ont encore du mal à me porter.
Une rapide toilette et me voilà prêt à affronter « la curandera. »
La place Zoche comme l’appellent les gens du quartier, est en pente, elle dégouline vers la rue d’Arzew, comme si elle voulait faire le boulevard avec le reste des oranais.
Le buste du général culmine au-dessus d’un drôle de monument de pierre, les cheveux blanchis, non sous le harnais, mais par les crottes de pigeons irrévérencieux.
Il lance un regard courroucé vers les caves Sénéclauze, comme si la musique produite par le maillet des tonneliers ne seyait pas à ses organes auditifs.
Les branches des ficus, qui peuplent la place, abritent des hordes de moineaux qui piaillent au rythme des marteaux.
Maman m’a expliqué qu’avec l’arrivé des bateaux pinardiers de nombreux tonneliers se sont retrouvés au chômage, mais que le bon vin sera toujours transporté dans des fûts en chêne.
Nous arrivons devant un porche voûté, des odeurs de cuisine diverses et variées atteignent nos narines, ce qui révulse un peu mon estomac encore fragile.
Après la traversée du couloir nous débouchons sur une grande cour rectangulaire entourée de balcons qui la ceinture sur trois étages. C’est un « patio », habitation typiquement oranaise, où les appartements donnent tous sur une cour intérieure, tout le monde se connaît, s’entraide, s’engueule, s’embrasse…….
Sur son seuil, bras croisés, toute vêtue de noir la courandera, semble nous attendre.
Elle est toute petite, noiraude, ses yeux incandescents pétillent.
Ses cheveux poivre et sel sont tirés en chignon, derrière un visage labouré de rides.
Elle nous fait signe d’approcher.
- « Par ici, par ici, el señor Perrello m’a fait part de vos problèmes. »
Tenu par un clou, une cage abrite une « carganera » qui donne de la voix et égaye tout le patio.
La cour est inondée de soleil, passé un rideau, censé protéger de la chaleur, nous pénétrons dans une pièce ou nos yeux mettent plusieurs minutes à s’accoutumer. Petit à petit les objets prennent forme, un évier, un fourneau à pétrole, une table ovale recouverte d’une toile cirée bariolée.
Quatre chaises en bois entourent la table, la tia Pépa en tire deux qui laissent apparaître des sièges canés. Elle nous invite à prendre place.
Du fin fond d’un buffet elle extirpe une poêle et un bol. Elle gratouille dans le grand tiroir du buffet et en extrait une paire de ciseaux tout rouillés.
Trois, quatre coups de pompe sur son réchaud à pétrole, elle craque une allumette et une belle flamme bleue éclaire la pièce. Le doux ronflement du réchaud excite l’oiseau dans sa cage, ses les gazouillis redoublent de puissance.
Elle rempli le bol d’eau et le vide dans la poêle, elle met le bol à l’envers dans la poêle et met-le tout au feu.
Elle ouvre la vieille paire de ciseaux en forme de croix et la pose délicatement sur le cul du bol.
Une main sur ma tête, l’autre contre son cœur elle entonne des litanies en latin et en espagnol.
L’eau commence à frémir, la chaleur de sa main sur ma tête est intense, l’eau bout, elle semble avalée par le bol, en quelques seconde la poêle est vide.
La main de la curandera est devenue fraîche, elle coupe l’arrivée du pétrole. Le réchaud est éteint, le silence s’installe dans la pièce, le canari ne chante plus.
Elle retire sa main de mon front, j’ai les jambes encore un peu cotonneuses et des étoiles troublent ma vue.
- Eh bien hijo mio, t’avais la tête pleine de soleil, il faut mettre un gorro quand tu vas à la plage.
Je hoche la tête en signe d’acquiescement, maman remercie chaleureusement et demande ce qu’elle doit, la réplique est cinglante :
- Je ne fais pas ça pour l’argent, mais pour remercier le seigneur de m’avoir donné ce don et adoucir les douleurs de mon prochain.
Maman se confond en excuses et embrasse la curandera qui me fait la bise, le petit blaireau qui orne le grain de beauté de son menton me chatouille et me fait frissonner.
Je suis très impressionné par tout ce qui vient d’arriver, aussi le soleil qui inonde la place Hoche me fait le plus grand bien.
Mes jambes ne tremblent plus, j’ai une envie folle de courir de retrouver mes amis et d’oublier cette drôle d’aventure, qui aussi incroyable que cela paraisse m’a remis sur pieds.

 

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17 juillet 2010 6 17 /07 /juillet /2010 00:00

LA PARTIE DE PITCHAC

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Au 11 bis de la rue, une plaque en cuivre discrète, annonce :

« Service de La Qualité de l’Or »

Pour nous cet établissement est une énigme, mais les Malabrera, Sorrentino et tous les bijoutiers d’Oran connaissent bien cette adresse et s’y rendent régulièrement.

Madame Rivier nous a expliqué que dans ce service les bijoux sont testés pour vérifier la qualité de l’or et si tout est conforme un poinçon en forme de tête d’aigle vient certifier l’authenticité du métal.

Lucien est le coursier du service, les sacoches de son vélo transportent de véritables trésors dans des belles boites scellées à la cire rouge.

Grand, les cheveux bruns, raides comme des épines d’oursin, une légère claudication qui ne se remarque que quand il met pied à terre de sa petite reine. Ses pinces à vélo ne quittent jamais le bas de ses pantalons, été comme hiver des mitaines tricotées garnissent ses mains. Ce grand échalas semble toujours sortir d’un sommeil profond peuplé de mauvais rêves, il ne s’éveille que pour nous jouer de mauvais tours, son vélo passe obligatoirement sur notre tracé du « tour de France » bousculant les platicos.

-         Oh pardon je ne vous avais pas vu !

-         Purée tu pourrais faire attention.

-         J’ai dit pardon ça ne vous suffit pas, vous voulez une botcha ou quoi ?

Il attrape par l’oreille mon cousin Norbert  :

-         Toi t’es pas d’ici alors fais pas le mariole.

-         C’est mon cousin et de quoi tu te mêles ?

-         Vous êtes une bande de fainéants et je vous ai à l’œil.

La concierge du 11 bis vient de terminer d’astiquer les sols de l’entrée de l’immeuble, elle tord sa serpillière et lance dans la rigole le contenu de son bidon d’eau. Une forte odeur de crésyl parfume toute la rue.

Julien a bien vu que le sol de l’immeuble est encore humide, il n’en a que faire, il pousse son vélo dans l’entrée.

-    Ola néné, tu peux pas attendre trois secondes que ça sèche ?

-         J’ai pas que ça à faire, moi madame, j’ai l’autorisation du propriétaire de garer mon vélo dans le couloir, et puis vous êtes payée pour nettoyer, pas pour faire des remarques aux fonctionnaires du ministère des finances.

-         Il est beau le ministère des finances avec des gandouls comme toi, qu’on les paye pour se promener en vélo.

Vous avez compris, Lucien est un sale type, de ceux qui n’hésitent pas à traiter avec mépris les gens sans défense, les faibles, les petits.

Devant ses chefs c’est une autre histoire.

Il pénètre dans l’immeuble, les roues de son vélo marquent le sol humide de traînées brunes, comme si une peau de serpent s’échappait des pneumatiques.

La concierge marmonne tout en effaçant à la serpillière, encore humide, les marques du délit.

Cinq minutes plus tard, Bernard décide d’aller chercher Robert qui loge aussi au 11 bis.

L’immeuble de Robert est doté d’un magnifique ascenseur, dont la cage est en fer forgé. La cabine en bois exotique est ceinturée par un vitrage finement ciselé.

L’ascenseur est occupé, Bernard décide de grimper les quatre étages qui mènent chez Robert par l’escalier en marbre de Carrare.

Au moment ou il atteint le palier du troisième étage un énorme brouhaha envahit la cage d’escalier, dégringolant les marches une énorme poubelle déverse, son contenu nauséabond, épluchures de légumes, boites de conserves, arêtes de poisson…

Bernard redescend quatre à quatre les escaliers, poursuivi par les détritus. Son cœur cogne violemment dans sa poitrine quand il atteint la rue sous l’œil, toujours orné de sa loupe de l’horloger qui alerté par le bruit est venu sur le seuil de sa boutique voir de quoi il en retourne.

La concierge jaillit à son tour de l’immeuble, et balai à la main elle invective ce pauvre Bernard qui a du mal à retrouver son souffle.

-         Petit voyou, viens ici tout de suite et ramasses moi immédiatement toutes les saloperies qui dégoulinent dans l’escalier.

-         Je vous jure, j’ai rien fait, j’ai faillit prendre la poubelle sur la tête.

-         Oui c’est ça la poubelle est montée toute seule et elle a dégringolé les escaliers par l’opération du saint Esprit.

-         Je vous jure sur la vie de ma mère que…j’ai rien fait.

Lucien qui sort avec son vélo pour effectuer une livraison entre lui aussi dans le débat.

-         Alors madame la portera, on m’engueule pour quelques traces sur le sol mais les immondices et les poubelles renversées ne vous gênent pas ?

-         Toi gandul passes ton chemin

-         Je passe séñora, mais mon ministère informera qui de droit sur la tenue de l’immeuble qui abrite nos services.

-         Et voilà « detras de cabron a la prision », je nettoie la merde des autres, il faut ramasser les cochonneries de gens mal intentionnés et je vais me faire mettre à la porte.

Elle éclate en sanglots.

Nous sommes tous abasourdis par la tournure des événements, c’est Norbert mon cousin qui réagit le plus vite.

-         Madame ne pleurez pas, on va tous s’y mettre et à la six, quatre deux vos escaliers seront propres comme s’ils avaient été aux bains maures, allez les gars.

Et c’est vrai, nous grimpons les étages, la poubelle est redressée, les épluchures et autres immondices sont remis à la place qu’ils n’auraient jamais du quitter, la serpillière peaufine le travail. Le crésyl vient achever l’ouvrage et la cage d’escalier reprend allure normale.

La concierge nous remercie chaleureusement et s’excuse de nous avoir accusé et surtout Bernard.

Elle entre dans sa loge et en ressort les bras chargés de bonbons.

-         Voilà pour vous les enfants et encore merci, vous êtes des anges.

-         C’est vraie madame de vrais santicos…

-         Arrêtez dis Georges il va nous pousser une auréole derrière la tête et on aura pas l’air tonto dans la rue.

Robert en profite pour m’expliquer l’ascenseur :

-         Tu vois la roulette en bas à droite dans la cage ?

-         Oui et alors

-         C’est réservé aux techniciens, si tu bascule cette manette, tu arrêtes l’ascenseur s’il est en marche et tu peux ouvrir la porte et tant que la porte est ouverte la cage reste immobilisée.

-         Et s’il y a quelqu’un dedans, tu le coinces

-         T’as tout compris !

Lucien est de retour, à contre jour, tenant son vélo de la main droite, sa silhouette s’encadre dans l’entré du couloir.

Les cheveux hirsutes et les pinces à vélo aux chevilles le rendent impressionnant avec en plus le soleil dans le dos il ressemble à un démon remontant des enfers.

-         Et bien, on aggrave son cas madame la concierge, vous distribuez des douceurs aux petits voyous du quartier qui pourrissent la cage d’escalier. Vous n’êtes vraiment pas rancunière.

Nous ne demandons pas notre reste et sans prononcer le moindre mot nous quittons l’immeuble pendant que la gardienne claque sa porte.

Nous sommes maintenant persuadés que celui qui jette les poubelles dans les escaliers n’est autre que Lucien, et ce qui nous révulse le plus c’est qu’il veuille nous faire porter le chapeau. Nos relations n’étaient guère aimables mais là, il déterre la hache de guerre et nous n’avons pas besoins de nous exprimer, nos regards en sortant du couloir en disent long, il faut que Lucien ne reste pas impuni.

Nous avons traîné toute la matinée allant d’un tranquico à l’autre, un peu désœuvrés et encore sous le coup de l’injustice. Lucien tu ne perds rien pour attendre, là tu n’as pas fait mitche tu as carrément franchi la ligne interdite et la punition sera à la hauteur de la faute, monsieur le fonctionnaire du ministère des finances.

A onze heures, Norbert nous sort de la torpeur ambiante.

-         Et si on faisait une partie de pitchac, Bernard vas chercher le tien !

-         Désolé mon père me l’a confisqué parce que je jouais dans le couloir et que j’ai cassé une assiette accrochée au mur, comme si c’était normal qu’on pende les assiettes au mur.

-         On a pas de pitchac, personne n’a une chambre à air de vélo ?

Un ange passe, nous n’avons pas de pitchac, pas de chambre à air

-         René, vas chercher une paire de ciseaux, dit Norbert, je vais vous en trouver une de chambre à air, moi.

Sitôt dit sitôt fait, je galope et quelques secondes après les ciseaux sont dans les mains de Norbert.

-         Georges tu te mets au premier et si la moindre porte s’ouvre, tu siffles et tu montes comme si tu allais chez Robert, les autres, vous surveillez l’entrée et pareil un grand coup de sifflet si quelqu’un de l’immeuble s’approche. René tu viens avec moi.

Nous pénétrons dans l’immeuble, au fond du couloir sous les boites à lettres, trône le vélo de Lucien.

Une petite sacoche est accrochée à l’arrière de la selle, Norbert l’ouvre et en sort deux petits démontes pneus. Avec des gestes précis et rapides il devisse la valve, l’air s’échappe de la chambre à air. Les démontes pneus sont introduits entre la jante et le pneumatique, pendant que je maintiens la position des démontes pneus, Norbert saisit la chambre à air dégonflée et à l’aide des ciseaux il coupe la chambre à dix centimètres de chaque cotés de la valve, vite fait bien fait, le pneu regagne sa place dans la jante, les outils sont replacés dans la sacoche.

Aquarelle Georges Devaux

 

Cinq minutes plus tard nous avons un magnifique pitchac avec les rondelles de la chambre à air de Lucien.

Cette fois c’est un match deux contre deux, au milieu de la rue, Robert et Georges contre mon cousin et moi.

Mais l’important c’est de mettre notre but juste devant l’entrée de chez Robert pour surveiller le vélo de l’autre tarambana de Lucien.

Il est midi moins le quart il ne va pas tarder à se manifester.

J’avoue que je suis pas trop à la partie, surveillant la petite reine de Lucien et Robert et Georges en profitent pour nous mettre javalette sur javalette.

            -  Purée, René, t’y es avec nous ou quoi ? on va prendre la palissa de notre vie, ou tu joues ou tu mates l’autre tchumbo qui va pas tarder a arriver mais tu peux pas faire cuire les brochettes et faire ontoncion à le chat en même temps .

-         Six zéro bandes de tchancléros, crie victorieusement Robert.

Passe de mon cousin, jonglage extérieur du pied, dribble genoux et tir en javalette.

Javalette (dessin Georges Devaux)

But !!

-         Et la, c’est qui les tchancléros ?

-         Une grosse tchambonna, tu devrai prendre un dixième de la loterie algérienne, c’est plus que sur que le gros lot il est pour vous.

-         Parles beau merle, javalette deux points, 6 à 2.

-         Chut ! ya le bésugo de Lucien qui est dans le couloir.

Lucien saisit son vélo par la potence et se dirige vers la sortie de l’immeuble.

Passant de la pénombre du couloir à l’éblouissement de la rue sous le soleil, il cligne des yeux et ne se rend compte de rien.

Quand ses pupilles se sont enfin acclimatées, il constate que sa roue arrière est complètement à plat.

-    Me cago la leche !

-         No te cagues que hace peste, répliques Norbert

Faisant fi de l’intervention de mon cousin, Julien prend sa pompe, défait la valve et commence à pomper de toutes ses forces, malgré ses efforts et le sifflement de la pompe le pneu reste dramatiquement à plat.

Il arrête de pomper, tourne le roue, passe de l’autre coté du vélo, observe, scrute mais ne voit rien de particulier.

Avec des gestes brusques et saccadés, il reprend le pompage, des perles de sueur commencent à orner son front, il s’essuie d’un revers de main.

Le pneu fait toujours triste mine, Lucien commence à s’énerver, il donne un grand coup de pied à la roue, le vélo fait une bortelette et la roue arrière tourne toute seule dans un drôle de cliquetis.

Il se décide enfin à ouvrir la petite trousse à outils et se saisit des démontes pneus.

Les mains tremblantes il réussit à faire sauter le pneumatique de la jante et découvre pendant lamentablement de chaque coté de la valve ce qu’il reste de la chambre à air.

-         Portera de mierda !

S’écrie-t-il en entrant dans le couloir.

Avec précaution nous le suivons des yeux, sa force décuplée par la rabia, il saisit une poubelle et l’enfourne dans l’ascenseur.

Rasant les murs nous progressons dans le couloir, la cabine est entre le troisième et quatrième étage. C’est le moment que choisit Robert pour basculer la molette et ouvrir la porte de la cage, aussitôt la cabine s’immobilise.

Mon cousin tambourine à la porte de la concierge :

-         Séñora il y a quelqu’un qui est coincé dans l’ascenseur.

-         J’arrive tout de suite.

-         Je crois bien que c’est le voleur de poubelles.

-         Jésus, marie, Joseph pardonnez moi mais je vais me l’empoigner à ce mala leché !!!

Malgré, son embonpoint elle gravit les escaliers quatre à quatre.

-         Sortez-moi de la,  hurle Lucien.

-         Je vais te sortir de la à grands coups d’escoba, tarambana, mais d’abord je vais expliquer à ton chef qui c’est qui déverse les ordures dans les escaliers.

Sur la pointe des pieds nous quittons le couloir, une importante partie de pitchac nous attend.

Lucien a disparu du quartier, il a été muté à la préfecture, le nouveau coursier de la garanti de l’or est un monsieur charmant que nous saluons poliment comme tout enfant bien sage et bien élevé doit le faire.

 

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